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Simon Mercier est l'auteur dune
thèse de doctorat de Littérature comparée
dans laquelle il traite des générations du voyage
à travers les écrits de - Dans votre thèse vous présentez trois auteurs V. Larbaud (1881-1957), J. Kerouac (1922-1969) et N. Bouvier (1929-1998), originaire de trois pays différents : la France, les USA et la Suisse. Compte tenu du goût prononcé des Britanniques pour les voyages et leur importante contribution à la littérature de voyage, pourquoi n'avoir pas retenu d'auteurs d'Outre-Manche ? Je ne sais trop que répondre, le choix que j'ai opéré s'est imposé assez instinctivement, à partir de mon goût pour ces trois auteurs. C'est ensuite seulement que j'ai songé qu'il serait intéressant de comparer trois ouvrages appartenant à trois aires culturelles distinctes, idée qui m'a conforté dans la valeur (du moins je l'espère) de cette comparaison. Initialement, je n'avais donc pas appréhendé mon sujet du point de vue de l'appartenance des auteurs à un pays ou à un autre. Il est vrai que bon nombre d'auteurs anglais (ou de langue anglaise) se sont imposés dans la pratique de ce « sous-genre » qu'est la littérature de voyage. Sans aucun souci d'exhaustivité, je pense en priorité à Stevenson et Conrad, à Peter Fleming, Graham Greene, Norman Lewis, Patrick Leigh Fermor ou encore Eric Newby, Nigel Barley, Kenneth White et Redmond O'Hanlon ou, naturellement, Bruce Chatwin, grand nom pour toute la génération des travel writers Sans nous hasarder systématiquement dans les méandres d'une liste dangereusement fourre-tout et ô combien sélective ! il est assez amusant de constater que Bouvier a souvent été associé à cette mouvance quelque peu nébuleuse des travel writers (dans une sorte de variante « à la française », en somme). Un peu déconcerté par cette étiquette sans véritable signification, il ne concevait pas que l'on puisse faire de lui un chef de file. Toujours est-il que l'évocation de cette proximité, même dans tout ce qu'elle comporte d'imprécis, vise à faire ressortir quelques critères de lecture récurrents entre plusieurs uvres, globalement imprégnées d'une sensibilité commune. Sans ériger en vérités quelques petites nuances et affinités ténues, on pourrait ( ?) se risquer à faire allusion, chez Bouvier, en tout cas dans L'Usage du monde, comme chez beaucoup de travel writers (ou autres écrivains-voyageurs anglais), à une relative imprévoyance dans la pratique du voyage, à une approche du monde passablement frugale, portée sur le fondamental, mais pour autant attentive à quantité de petits détails en apparence insignifiants. On y trouve également un sens du compagnonnage, notamment avec le lecteur, et, parallèlement, la recherche assez solitaire d'une légèreté face aux aléas du quotidien. Très vraisemblablement, cette recherche aléatoire s'accompagne d'un humour, d'une forme d'esprit particulièrement communicative qui dédramatise sensiblement les coups du sort et le poids de toute destinée en général. Puis, l'emporte cette curiosité humble et passionnée à l'endroit du Tout, cette appétence de transmuer l'existence en vie, d'élargir l'expérience du local au cosmique, de la faire accéder, autant que possible, à la littérature Bien entendu, sans voir en ces quelques considérations d'immuables lois, je crois pouvoir avancer qu'une multitude de petits traits, quelquefois une tonalité dominante, sont récurrents entre plusieurs auteurs anglophones dont l'uvre est dédiée au voyage et Nicolas Bouvier. Inutile d'en tirer des conclusions trop hâtives, ces similitudes ne sont certes rien d'autres que des similitudes et elles n'ont de sens que pour ce qu'elles sont. Simplement, il va de soi que les correspondances, les sympathies, traversent aussi bien les frontières que les mers. Même si l'on ne peut ni ne doit faire abstraction de la nationalité d'un écrivain a fortiori lorsqu'il est question d'une étude littéraire , il n'empêche que je ne crois pas aberrant de dire que l'on peut toujours lire L'Usage du monde en imaginant qu'il ait été rédigé par un écrivain anglais ou même, plus largement, européen (sans nier, bien entendu, toute la réflexion critique livrée par Bouvier au sujet de la culture suisse !). Si tel exercice n'est pas franchement une nécessité, disons tout de même que pareil propos paraît nettement moins raisonnable dans le cas de Larbaud comme dans celui de Kerouac. - Est-ce exact de dire que chez Larbaud, Kerouac et Bouvier le voyage est une fuite. Ils partent pour fuir une mère trop présente ? Je ne crois pas que l'on puisse précisément dire cela. Parler de « fuite » est sans doute un peu trop brutal dans le cas de ces trois écrivains. L'idée de fuite existe indubitablement mais elle n'est jamais que subordonnée à ce désir un peu vague, un peu vaste, qui, de façon assez instinctive, amène l'individu à partir et à se jeter sur les routes. Synthétiquement, pour Bouvier, rappelons qu'« un voyage se passe de motifs » (L'Usage du monde, p. 12), propos que l'on pourrait aussi appliquer à Larbaud ainsi qu'à Kerouac. Autrement dit, il existe un besoin fondamental, sorte de principe coercitif propre au voyage, auquel le voyageur se soumet volontiers et que l'on serait bien en peine de nommer explicitement. Mais s'en tenir à ce seul discours serait certes un peu facile, tant il est évident que l'on peut toujours identifier des éléments d'ordre biographique qui, peu ou prou, contribuent à porter l'envie du départ à maturité. Parmi ces éléments contextuels qui tendent à la concrétisation du départ (en précisant que toute perspective de déterminisme est ici à bannir !), il est tout à fait clair que la figure de la mère occupe une place primordiale. En s'intéressant, même de loin, aux vies respectives de ces trois voyageurs, on s'aperçoit rapidement que la génitrice a exercé une véritable autorité de tous les instants, du moins jusqu'à un certain âge (plus nettement dans le cas de Bouvier). Incontestablement, celle-ci avait à cur de transmettre des valeurs dans lesquelles il faut bien dire que Larbaud, Kerouac et Bouvier ne se sont que peu, voire absolument pas reconnus : par exemple en termes de sexualité, de vie conjugale, d'observances et d'interdits religieux, de « stabilité » familiale et sociale (pour ce qui est de Kerouac, signalons que cela vaut également et plus encore, au père). Par ailleurs, Larbaud et Bouvier ont en commun cette éducation calviniste dont ils se sont délibérément détachés, sans néanmoins pouvoir s'en libérer totalement. Il n'est donc pas innocent que l'auteur de L'Usage du monde évoque sa jeunesse, dans Routes et déroutes (p. 46), comme « du Valery Larbaud à l'état pur ». Dans un cas comme dans l'autre, l'emprise de la mère procède d'une appartenance à un milieu bourgeois au climat suranné et aux accents lourdement conservateurs (mais simultanément attaché à une forme d'ouverture culturelle résolument cosmopolite). Les choses sont un peu différentes en ce qui concerne Kerouac puisque celui-ci était issu d'une famille modeste, d'origine franco-canadienne et établie dans la petite ville industrielle de Lowell, dans le Massachusetts. L'ascendant maternel fut d'autant plus fort pour Larbaud et Kerouac, que le père vint à disparaître alors que le premier était encore un tout jeune garçon et le second âgé seulement de 24 ans (époque à laquelle il n'a pas encore cédé à l'appel de la route). A cet égard, il est souvent question de complexe dipien ou du corollaire de cet dipe, chez l'un et l'autre des deux écrivains, aussi bien lorsqu'on se penche sur la biographie que sur l'uvre. Sans céder à des généralités psychanalytiques, il est vrai que la proximité entretenue avec la mère a sensiblement concouru à entretenir un climat d'ambiguïté qui fit que les deux hommes s'efforçaient de se détourner du giron maternel, mais avec, toujours, ce mouvement de retour qui semblait devoir s'imposer inéluctablement, entre émancipation et soumission, entre le statut de l'enfant et celui de l'époux. De cette profonde ambivalence, l'un et l'autre conservèrent un profond attachement à l'enfance, une sorte de persistance de tout un monde étroitement lié au foyer et aux années de jeunesse. En revanche, la situation de Bouvier fut rigoureusement étrangère à toute forme d'dipe (l'écrivain le reconnaît lui-même dans Routes et déroutes, p. 42), le jeune homme n'ayant pas éprouvé la moindre difficulté à quitter sa mère, au moment où il s'élança aux côtés de Thierry Vernet en direction de l'est. En voyage (c'est encore lui qui le dit ibidem, p. 235), jamais, il n'éprouva la moindre nostalgie à l'égard de Genève et de cet environnement natal qu'il laissait derrière lui. Une fois de plus, il serait excessif de soutenir tout uniment que Bouvier s'élança vers Belgrade avec la ferme intention d'échapper à sa mère, mais on ne peut en tout cas pas nier que le confinement ressenti par le jeune adulte, au lendemain de la guerre, aide à comprendre ce qui fait que les amarres se rompent progressivement, jusqu'au jour où le départ s'avère une nécessité. Enfin, il serait injuste de ne pas toucher quelques mots quant au père de Bouvier, cet homme qui avait poussé son fils à s'évader, ravi à l'idée de voyager par procuration. Ce père dont la figure contrastait singulièrement avec celle de l'inflexible gorgone maternelle n'était guère habité par les mêmes préoccupations (morales) que son épouse, lui qui était un érudit bibliothécaire, curieux et soucieux de ne pas s'abstraire des réalités de ce monde. A titre d'exemple, Nicolas Bouvier avait choisi de lui adresser le premier chapitre de L'Usage du monde, geste à l'image d'une complicité que l'on ne retrouvait pas entre le fils et sa mère. - Même s'il semble s'en
défendre ou du moins le revendique peu, J. Kerouac a une
réelle culture littéraire, tout comme V. Larbaud
et N. Bouvier. Au-delà de ces trois exemples, doit-on
en conclure que les écrivains-voyageurs sont par essence
des auteurs très au fait du monde littéraire dans
lequel ils vivent ? Bouvier a justement insisté sur l'incompatibilité entre pratique du voyage et pratique de l'écriture qui, effectivement, se rapportent à deux réalités distinctes. Dans « Souvenirs, Souvenirs » (La Guerre à huit ans, p. 3), il précise que si les écrivains-voyageurs passaient leur temps sur les routes, ils n'écriraient tout simplement pas une ligne. Voilà pourquoi, une fois de retour, le voyageur s'accorde le temps nécessaire à l'écriture, il s'installe dans sa chambre, à proximité de la bibliothèque. C'est alors seulement (cela se vérifie pour Larbaud, Kerouac, Bouvier et pour beaucoup d'autres) qu'il commence à exploiter, à modeler l'expérience vécue, pour en tirer cette poétique de l'intime et de l'universel. Au fil des kilomètres ou des miles, le voyageur ne se sépare jamais de l'écrivain, mais ce n'est vraiment qu'une fois face à la table de travail que l'écrivain entre en action. Dès lors qu'il entreprend de rédiger, l'auteur (digne de ce nom, cela s'entend) doit absolument être à même de faire appel à toute une culture littéraire, sans forcément qu'il faille invoquer une érudition suprême. La valeur d'un texte, dans l'expression même de sa modernité, passe par la conscience d'une filiation au plan artistique. Je n'évoque pas seulement le recours à l'intertextualité mais bel et bien à une génétique, à une capacité de l'écrivain à se situer en fonction d'une tradition, par rapport à des uvres plus ou moins reconnues en termes de « classicisme ». Cela ne signifie nullement que l'uvre s'inscrive dans cette tradition, mais qu'elle acquiert sa singularité consubstantielle en ce sens qu'elle est le produit d'une sélection entre ce que l'auteur décide de conserver et ce qu'il rejette, ce qui lui paraît plus sclérosé. Ainsi, il n'est pas de talent, d'expression profonde d'une subjectivité qui ne résulte d'un ballet permanent entre récupération et innovation : angle de réflexion que je développe pour étayer mon interprétation de ce principe de modernité intrinsèque à A.O. Barnabooth, à Sur la route et à L'Usage du monde. - L'Usage du Monde de N. Bouvier et Sur le route de J. Kerouac ne trouvèrent pas d'éditeurs. Est-ce aussi le cas de A.O. Barnabooth de V. Larbaud ou connut-il un meilleur sort ? En réalité, Sur la route finit par être édité par la maison Viking, en 1957. Sans mauvais jeu de mot aucun, c'est dire à quel point la route fut longue entre le moment où Kerouac conçut une première mouture de son second roman et celui où la publication fut enfin acceptée ! Plusieurs années s'écoulèrent, du début des années 50 jusqu'à cette date fatidique de 1957 qui scelle la reconnaissance de Kerouac et annonce l'avènement de la Beat Generation. Durant ce long intervalle qui précéda les heures de gloire, Kerouac essuya de nombreux refus de la part des éditeurs, refus qui le poussèrent à remanier constamment le récit de Sur la route, avec toujours cette même frénésie scripturale qui le conduisait au bord de l'épuisement. Encore et toujours, il récrivait son texte, tantôt persuadé que l'heure de la consécration allait prochainement sonner, tantôt affligé par l'étendue de son labeur et jetant l'anathème sur les éditeurs du monde entier. Larbaud, baptisé par Morand : « Moine du Tiers Ordre de la Littérature », publia à compte d'auteur ses Poèmes par un Riche Amateur, en 1908, l'ouvrage comprenant non seulement les poèmes attribués à Barnabooth mais également une biographie du poète hétéronyme ainsi qu'un conte : « Le Pauvre Chemisier ». Deux versions de ce livre (l'autre sous le titre Le Livre de M. Barnabooth précédé d'une vie de Barnabooth par X. M. Tournier de Zamble) parurent à cent exemplaires chacune, confiées à l'éditeur Messein. Tous les exemplaires de Poèmes par un riche Amateur étaient destinés à la presse. Il faut toutefois attendre 1913 pour que paraisse l'édition définitive de cet ouvrage dont nous disposons sous le titre de A.O.Barnabooth : son journal intime, récit compris dans A.O.Barnabooth, ses uvres Complètes, c'est-à-dire un Conte, ses Poésies et son Journal Intime. Ce fameux journal qui supplante désormais la biographie dans l'ensemble Barnabooth paraît dans la Nouvelle Revue Française en cinq livraisons, un volume étant ensuite publié quelques mois plus tard. Le nom de Valery Larbaud est désormais mentionné, reléguant l'énigmatique (toutes proportions gardées !) Barnabooth au rang de personnage de fiction. La comparaison entre A.O.Barnabooth, Sur la route et L'Usage du monde fait apparaître clairement la genèse ô combien laborieuse de ces trois récits. Même si Bouvier ne fut pas amené à remanier son premier roman dans la même mesure que Larbaud et que Kerouac, il faut quand même rappeler que L'Usage du monde parut d'abord à compte d'auteur, en 1963, chez Droz. Cela faisait un peu plus de sept ans que le manuscrit attendait patiemment son heure, manuscrit qui avait nécessité trois années de travail et que quelques éditeurs parisiens avaient déjà cru bon de refuser. - La célébrité est réductrice. On associe souvent un auteur à un ouvrage. N'aurait-on pas tendance à résumer l'uvre de Larbaud, Kerouac et Bouvier à un seul titre ? J'ignore si vous associez directement
le terme de « célébrité » à
ces trois écrivains dont les renommées respectives
ne sauraient de toute façon être mises sur un même
plan. J'éviterais donc de discuter l'emploi de ce terme,
même si je considère que Larbaud, Kerouac et Bouvier
n'ont pas grand chose de célébrités (il
est possible que cela soit cependant plus discutable dans le
cas de Kerouac). De fait, cette schématisation que j'estime injustifiée aurait je préfère utiliser le conditionnel car ma réflexion se doit de rester prudente, ouverte à toute nuance favorisé une lecture un peu rapide, un peu superficielle de nos trois écrivains. A . O. Barnabooth, Sur la route et L'Usage du monde seraient ainsi les « marques de fabrique » d'une uvre, trois textes grossièrement représentatifs d'une manière de voyager et de vivre le monde. Petit bémol en ce qui concerne Larbaud : A.O.Barnabooth est le roman (le seul autre signé par Larbaud étant Fermina Márquez) qui synthétise le plus brillamment tous les thèmes chers à Larbaud ; il est, à n'en pas douter, l'ouvrage le plus abouti, véritable pièce maîtresse de l'uvre. Sur la route et L'Usage du monde, quant à eux, symbolisent le voyage transcontinental, la route ouverte par excellence où le jeune adulte se décide à quitter le foyer natal, plein d'allant et d'excitation. Hormis Les Clochards célestes, où la route est toutefois plus spirituelle, moins orientée vers l'immensité américaine, Sur la route est l'unique roman de La Légende des Duluoz [l'uvre de Kerouac] qui immortalise l'ère du vagabondage avec une telle vigueur. Enfin, L'Usage du monde exprime une authentique inclination pour la « bourlingue », avec une alacrité, une jeunesse vigoureuse et une disponibilité très « légère » (pour reprendre un mot-clef du récit) qui n'ont guère la même portée dans les autres textes. Au contraire de ces autres ouvrages (au demeurant peu nombreux) rédigés par Bouvier, L'Usage du monde est également le seul à emprunter un parcours, de la première à la dernière page, sans que la marche vers l'est ne soit sujette à la moindre « panne », avec, en permanence, ce dépouillement salutaire et ce contact concret avec la route qui traversent le livre de part en part. Pour finir, je n'oserais certifier que A.O.Barnabooth, Sur la route et L'Usage du monde sont ce que leur uvre propre propose de plus accessible, mais il est probable que nous puissions mettre en avant l'idée de « livres-cultes ». Encore une fois, il faudrait s'attacher beaucoup plus en profondeur à étudier les subtilités de la réception littéraire En un mot : les attentes du lectorat convergent en grande partie avec celles de ces trois livres. Peut-être cette situation viendra-t-elle a évoluer, puisqu'il faut rappeler qu'elle ne fut pas toujours aussi flagrante. N'oublions pas (même si ce n'est qu'un exemple parmi beaucoup d'autres envisageables) que ce sont Les Souterrains qui ont véritablement assis la notoriété de Kerouac (Sur la route ne l'avait que révélé au grand public), roman qui, aujourd'hui, est le plus souvent absent des rayonnages des librairies françaises. - Larbaud et Kerouac introduisent
dans leurs récits un personnage fictif derrière
lequel ils se cachent. Nicolas Bouvier ne suit pas ce schéma, Le traitement de la matière
autobiographique ne diffère pas foncièrement chez
Kerouac et chez Bouvier. Seule différence notable : le
nom de Jack Kerouac ne figure pas dans le récit de
Sur la route. Du vécu au texte, Jack Kerouac devient
Sal Paradise (le narrateur) et Neal Cassady, son compagnon, Dean
Moriarty. Ces modifications onomastiques ne relèvent d'aucun
procédé littéraire, elles furent seulement
destinées, à l'heure de la parution du roman, à
prémunir l'auteur et son éditeur d'éventuelles
poursuites juridiques à leur encontre. Comprenons bien
que quelques personnes auraient pu ne pas apprécier d'être
nommées dans un ouvrage dont on ne peut pas vraiment soutenir
qu'il était garant des « bonnes » murs de
l'époque (sans non plus outrer le caractère sulfureux
de Sur la route). En outre, on peut aussi ajouter
que Kerouac, bien que soucieux de restituer le plus fidèlement
possible un épisode de sa vie sur la route, ne s'est nullement
privé de retravailler certains détails, de retoucher
quelque peu la réalité, parfois un peu terne à
son goût. Plus important : lors de sa transcription littéraire,
l'expérience de la route a été puissamment
condensée, la chronologie du récit demeurant plutôt
floue (la raison en est, une fois de plus, de nature éditoriale).
Pour ce qui touche à
A.O.Barnabooth, il est vrai que le mode de restitution de
la substance autobiographique ne s'apparente qu'assez peu à
celui observé dans les deux autres textes. Le journal
de Barnabooth est cet espace (textuel) investi d'une réelle
ampleur géographique qui permet à Larbaud un véritable
travail sur son moi, dans un jeu (assez grave) d'hétéronymie
entre son personnage et lui-même. Le vécu est donc
proprement réévalué, déconstruit
puis reconstruit, au moyen de ce support qu'est le pseudo-journal
attribué à Barnabooth. Cette mise en abyme conjointe
de la vie et de l'art, où l'auteur s'observe par l'intermédiaire
du narrateur, n'implique aucune ligne droite entre la vie de
Larbaud et celle de Barnabooth. En bref, s'instaure tout un jeu
de masques entre l'un et l'autre, entre le créateur et
son personnage. Le diariste supposé rappelle immanquablement
l'auteur mais l'identification directe ne prend pas, l'un étant
censé être indépendant de l'autre. Le fonctionnement
de cette fiction organique s'apparente pour beaucoup à
ce que Jacques Rivière, ami de Larbaud, a désigné
comme étant le « roman d'aventure », «
aventure » non pas dans le sens où l'on pourrait
l'entendre de prime abord mais relativement à une destinée
individuelle qui s'accomplit ici et maintenant, au regard d'une
charge de virtualités proprement infinies. - Dans votre thèse, vous introduisez la notion de « roman de voyage », parlant même de roman pour certaines oeuvres de Nicolas Bouvier. Pourquoi le décrire sous les traits d'un romancier ? Sur ce point, je ne devrais pas avoir trop de peine à me justifier, même si l'on peut bien entendu me contester ce choix. Sans donner l'air de m'abriter derrière des truismes, je ne vois pas bien ce que L'Usage du monde pourrait être d'autre qu'un roman. Je fais aussi allusion au Poisson-scorpion ou même à Chronique japonaise en tant que romans ; j'y ajoute donc immédiatement le Journal d'Aran, laissant de côté tous les ouvrages de commande et tous les textes critiques rédigés par Bouvier. « Roman de voyage » est une expression que j'emploie à titre personnel (mais je ne suis probablement pas le seul) et qui ne fait référence à rien de plus précis qu'à un roman dont la thématique générale est le voyage. Du reste, la littérature de voyage, ce « sous-genre », un peu hybride, ne renvoie à aucune expression unanimement consacrée. La terminologie à laquelle elle emprunte est le plus fréquemment celle du roman ou, plus largement, du récit. Du reste, je refuse catégoriquement de faire appel à la notion de récit de voyage, du fait que ce genre de production nous entraîne dans un domaine extra-littéraire ou, du moins, méta-littéraire. Car un récit de voyage, comme son nom l'indique, n'est jamais qu'un récit dont la conduite est basée sur une armature minimale (espace et temps), un récit sans vraie prétention littéraire qui s'écrit à mesure que le scripteur voyage. Mon objectif n'est pas ici de livrer une définition du récit de voyage, certains spécialistes de la question, tel Roland Le Huenen, s'étant chargés de le faire bien plus méticuleusement que je ne le pourrais moi-même. Il est tout de même bon de répéter que Bouvier faisait figure de forçat du texte, lui qui ciselait ses phrases avec une minutie d'orfèvre, jusqu'à trouver le mot juste. Les mécanismes intimes de l'écriture étaient de surcroît soumis à un très lent processus de décantation mémorielle au terme duquel l'écrivain ressentait le besoin de dire ce qu'il avait vécu. Et à travers ce dévoilement de l'expérience, de l'ailleurs : nulle sécheresse dont le récit soit frappé mais, à l'inverse, une richesse de la trame intertextuelle, une indéniable densité littéraire qui, loin d'éclipser la consistance du monde, lui restitue toute sa dimension polyphonique. Pour reprendre un terme que j'utilise plus haut, l'économie du texte, sa décantation coïncide avec un véritable travail de fiction, non pas parce que Bouvier invente, mais dans la mesure où il recrée le vécu par le biais du texte, sachant qu'il s'attelle à le faire livre, selon les exigences et les possibilités qui sont celles du médium artistique. Pour ma part, je ne vois rien d'autre, en lisant Bouvier, qu'une illustration de la formidable diversité développée par le roman au cours du XXe siècle, juste une sorte spécifique de roman, comme le souligne déjà Chatwin dans sa préface à la Visite de Don Otavio de Sybille Bedford. Et cette diversité, je n'en doute pas, continue de s'enrichir de nouvelles expériences, de nouveaux talents. Déjà, en guise d'exemple, Maupassant puis, plus encore, Gide établissaient le constat d'un genre romanesque autorisant presque toutes les libertés et dont les tentatives de définition s'avèreraient invariablement aporétiques. Par conséquent, je me demande quelles libertés (assez relatives) prises par Bouvier pourraient ne pas s'accorder avec cette latitude permise par le roman. Qu'il soit finalement question de « littérature de voyage », « littérature(-)voyageuse » ou « roman de voyage » ne bouleverse pas le problème outre mesure. Au-delà de l'étiquette apposée sur le livre, il convient ensuite de mettre en lumière la singularité du récit le plus justement possible, avec tous les critères de définition et les nuances qui entrent en ligne de compte. - Si certains ouvrages marquent leur génération, Sur la route en est d'ailleurs un exemple frappant puisqu'il a été et est encore décrit comme étant le livre de la beat generation, ils résistent plus difficilement à l'épreuve du temps et aux changements de modes. Contrairement à d'autres ouvrages comme Sur la route ou les destinées de A.O. Barnabooth, j'ai l'impression que L'usage du monde est un récit intemporel, que son charme persistera, indépendamment du contexte culturel. Cela constitue d'ailleurs sa grande force. Me trouvez-vous trop sévère pour Larbaud et Kerouac ? Non, vous ne me semblez nullement sévère vis-à-vis de Larbaud et de Kerouac ; si telle est votre impression, peut-elle être totalement injustifiée ? Inutile donc, que je cherche à me faire maladroitement l'avocat de deux uvres qui, en définitive, s'en passent très bien. Ce que je ne peux toutefois pas vous contester, c'est le fait que le monde moderne (je veux dire en termes de progrès technologique) est moins présent dans L'Usage du monde que dans A.O. Barnabooth et dans Sur la route. Cela ne sous-entend pas du tout que, chez Bouvier, rien n'est moderne, cela suppose seulement que la marche vers l'Inde de Nicolas Bouvier et de Thierry Vernet soit principalement attentive à une conscience du fondamental. Certains excès de l'Occident sont ouvertement dénoncés dans L'Usage du monde et l'on peut même prétendre que Bouvier octroie déjà une importance toute particulière à ce qui le frappe par sa désuétude, par son aspect un peu caduc, décalé ou encore anachronique. On l'aura compris : l'Orient induit un autre rapport aux êtres et au monde qu'en Suisse ou qu'en Europe de l'Ouest. Le dépouillement, la simplicité, une certaine authenticité y prévalent amplement. Dans le même temps, Larbaud et Kerouac sont des écrivains dont l'oeuvre laisse une large place à une poétique de la ville moderne, tentaculaire et grouillante. Le voyage tient également à des moyens de transport qui reflètent une image de la modernité en relation avec une fascination pour le progrès technologique, pour les belles mécaniques, puissantes et rutilantes. Il serait insensé de réduire tout Larbaud et Kerouac à ces quelques images, à cette sensibilité patente, mais celles-ci n'en font pas moins partie intégrante des deux uvres. Il n'est alors pas impossible que votre impression découle en partie de cette différence que j'ai tenté d'accuser assez rapidement entre Bouvier et Larbaud ou Kerouac. Tout ce qui appartient spécifiquement à une époque, chez ces deux derniers, pourraient alors donner le sentiment d'être « périmés », tandis que L'Usage du monde échapperait plus aisément à ce sentiment. Comme à mon habitude, j'appellerais donc Baudelaire à la rescousse, me faisant l'écho de sa théorie sur la beauté dans « Le peintre de la vie moderne ». Eu égard à cette notion de beauté, le poète y distingue deux versants : le premier a trait à ce qui est immanent au monde moderne (les modes, le progrès technologique), le second insuffle une part d'éternité qui transcende le geste de l'artiste (le vrai) et le déterminisme spatio-temporel de la création. En d'autres termes, les incarnations les plus transitoires de l'historicité sont inséparables de la part d'atemporalité (ou d'intemporalité) qui sauve l'uvre de toute obsolescence. En conclusion, vous pouvez lire ou relire A.O.Barnabooth et Sur la route comme on revoit ces films muets couleur sépia, rigoureusement démodés mais voués à la pérennité et définitivement hors de portée des outrages du temps. |