|
Rencontre avec
Frédéric Mairy et Jean Moncelon. Amoureux des textes
de Nicolas Bouvier, Ils lui ont consacré un site internet.
Portraits croisés de deux amoureux de cet auteur suisse.
Propos reccueillis en août et septembre 2003.
Site internet
de Frédéric Mairy : ; Site internet de Jean Moncelon :
|
|
Quel
a été votre premier contact avec l'oeuvre de Nicolas
Bouvier ? |
| Frédéric
Mairy : Un spectacle que jouait son fils autour
du recueil "Le dehors et le dedans", il y a trois ou
quatre ans. Cela ne m'avait pas vraiment bouleversé, mais,
en discutant après la pièce, un copain m'a convaincu
de lire Le poisson-scorpion, l'un de ses livres préfèrés. |
Jean
Moncelon :
Comme beaucoup,
j'imagine, c'est par la lecture de L'usage du monde.
Après quoi, inévitablement, on enchaîne livre
après livre, on cherche à en apprendre un peu plus
sur l'auteur, on découvre qu'il a été un
remarquable photographe, bref on devient rapidement un inconditionnel
de Nicolas Bouvier. |
|
Comment
avez-vous découvert l'existence de cet écrivain
? |
|
Jean Moncelon
: Impossible
de me souvenir comment L'usage du monde m'est tombé
entre les mains. Ce qui est certain, toutefois, en ce qui me
concerne, c'est que la lecture des ouvrages de Ella Maillart
a précédé celle des livres de Nicolas Bouvier.
Peut-être finalement est-ce Ella Maillart qui m'a fait
découvrir Nicolas Bouvier. |
|
Avez-vous
été immédiatement sous le charme, ou séduit
petit à petit, livre après livre ? |
| Frédéric
Mairy : Le
poisson-scorpion
m'a tout de suite emballé. Je lis beaucoup, mais je n'avais
encore jamais rien lu de semblable. Une telle richesse de vocabulaire,
un tel sens du mot juste, une telle capacité d'évocation,
d'émerveillement. Cela alors même que le sujet du
livre n'est pas franchement des plus gais... La sensibilité,
l'humilité, l'humour, la pudeur de Bouvier m'ont aussi
touché. Et la lecture de ses autres livres m'a ensuite
montré que, quel que soit son sujet ou la forme utilisée,
il parvenait chaque fois à atteindre ces mêmes sommets. |
Jean Moncelon
: Séduit,
c'est évident, immédiatement et définitivement.
Comment pourrait-il en aller autrement avec L'usage du
monde ? Mais les autres livres n'ont pas rompu le charme,
surtout pas Le poisson-scorpion.
|
|
Est-ce
qu'il y a une partie de son oeuvre qui vous attire plus particulièrement
ou aimez-vous toute sa production littéraire ? |
|
Frédéric
Mairy : Ses
poèmes sont sans doute selon moi ce qu'il y a de plus
abouti, où le sens du rythme est le plus maîtrisé.
Son écriture y est plus magique qu'ailleurs : "Quand
tisonner les mots pour un peu de couleur"...
splendide, non? Le fond de certains textes de Le dehors
et le dedans m'échappe encore, mais le seul
bruit de leurs mots est un régal !
|
Jean Moncelon
: ll y a
une cohérence, une unité dans toute la production
littéraire de Nicolas Bouvier, à laquelle il faut
ajouter ses monographies (on pense aux Boissonnas) et ses photographies.
L'uvre de Nicolas Bouvier forme un univers intérieur,
c'est le monde qu'il s'est inventé.
Dès lors, ou bien on trouve plaisir à s'y aventurer,
comme dans un pays à découvrir, ou bien on se tient
à l'écart. Mais une fois la frontière franchie,
il n'y a pas de raison de s'arrêter en chemin. Naturellement,
cela peut être dit des grands auteurs, qui sont des créateurs.
C'est d'ailleurs ce qui fait de Nicolas Bouvier un des écrivains
majeurs de notre 20ème siècle.
Et puis, il y a sa poésie qui, à elle seule, justifierait
cette appréciation.
En fait, l'uvre de Nicolas Bouvier est celle d'un poète.
C'est bien le même regard singulier qu'il porte sur les
pays, que ce soit Ceylan, le Japon, l'Afghanistan ou l'Irlande,
sur leurs cultures - de la musique tzigane aux épouvantails
japonais. Autrement dit, l'il du voyageur Nicolas Bouvier est
celui d'un poète. De ce point de vue, c'est sans doute
ce qu'il dit, ce qu'il montre du Japon qui permet de le comprendre
: il s'est créé son propre monde en opérant
une sorte de transmutation du réel. C'est bien cela la
poésie. |
|
Vous
a-t-il donné envie de voyager ou de lire plus de récits
de voyage ? A-t-il changé vos habitudes de lecteur ? |
|
Frédéric
Mairy : Envie
de voyager davantage, pas forcément. Je n'ai pas entrepris
de grand voyage sur ses traces ni ne suis parti faire le tour
du monde. Je voyage un peu, mais pas très loin (Suisse,
France, Belgique), j'aime aussi marcher près de chez moi
(des voyages de quelques heures!). Donner envie de lire plus
de récits de voyage, oui, ceux de Ces Nooteboom surtout.
Mais l'influence la plus grande que Bouvier et cie a eu sur moi,
c'est celle d'essayer de me mettre sans cesse en "état
de voyage", où que je me trouve, quoi que je fasse.
Bouvier et Nooteboom sont des guides magnifiques pour ces voyages.
Il y a aussi de très belles phrases à ce sujet
dans un petit essai remarquable de David Le Breton, "L'Eloge
de la marche", ainsi que dans "L'Art du voyage"
d'Alain de Botton.
|
Jean Moncelon
: La passion
des voyages, ou plutôt des longs séjours à
l'étranger, m'est venue bien avant la lecture de Nicolas
Bouvier. C'est seulement depuis mon retour en France que j'ai
commencé à lire des récits de voyage, en
quelque sorte pour demeurer « nomade », ou plutôt
pour m'en donner l'illusion, tandis que les circonstances de
l'existence me conduisaient à devenir sédentaire.
C'est d'ailleurs à ce moment que je me suis intéressé
au nomadisme à travers l'uvre de Bruce Chatwin.
Mais, qu'est-ce qui nous met sur les routes ? s'interroge Nicolas
Bouvier. On pourrait aussi se demander : mais, qu'est-ce qui
ramène chez soi ? Pour certains, il existe un perpétuel
« état de manque » qui est le propre des sédentaires
par opposition aux nomades et qui fait que ceux-là partent
et reviennent, d'une manière qui n'est pas naturelle,
contrairement aux nomades. Nicolas Bouvier est un sédentaire,
qui a voyagé, puis qui est revenu chez lui : pour écrire.
On peut estimer aussi qu'il n'écrivait pas pour voyager
ni qu'il voyageait pour écrire, au contraire de Chatwin
qui, indubitablement, était un écrivain, et un
nomade, ou mieux dit un écrivain épris de nomadisme.
A ce sujet, il y a, me semble-t-il, une distinction à
opérer entre ce dernier qui est resté un écrivain
nomade et Nicolas Bouvier qui fut un écrivain voyageur
ou un voyageur écrivain, selon ce mouvement d'aller
et de retour qui parodie la vie nomade et qui est typique du
sédentaire. Quant à Ella Maillart, c'est elle la
vraie nomade. Elle n'a fait que planter sa « tente »
en Suisse. Elle ne s'est jamais sédentarisée. Nicolas
Bouvier, lui, voyageait. Il n'a pas été un nomade.
Quant aux habitudes de lecteur, pourquoi auraient-elles changé
? Les récits de voyage ne manquent pas d'intérêt,
mais ce sont moins les choses vues qui retiennent l'attention
que le regard de celui qui les rapporte, et c'est d'ailleurs
ainsi que Ella Maillart qui n'était pas un écrivain
a finalement composé une uvre qui est bien autre chose
qu'une suite de récits de voyage. On pense naturellement
à la Voie cruelle. Et pour en revenir à
cet « état de manque » cher à Nicolas
Bouvier, on a, avec le destin tragique d'Annemarie Schwarzenbach,
un exemple qui l'illustre parfaitement. Ni le voyage, ni l'écriture
n'ont pu venir à bout de son « état de manque
» à elle, jusqu'à sa mort accidentelle, entre
deux voyages, entre deux récits. Question de destin, sans
doute. Car, à l'opposé, on peut parler, je pense,
de la vie heureuse de Nicolas Bouvier |