Ingrid Thobois (pazapas3@free.fr) a souhaité accomplir le voyage réalisé par Nicolas Bouvier et Thiery Vernet ; voyage relaté dans L'Usage du monde (Payot, « Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs », 1992).

Partie le 7 septembre 2001 avec le soutien de la Guilde Européenne du Raid (Bourse de l'aventure), Ingrid a achevé son voyage en mai 2002. Son initiative a été parrainée par Eliane Bouvier, Pierre Starobinski, Martine Galland, Olivier Bauer, Gilles Lapouge, ainsi que l'association A360°. Elle prépare un recueil de poèmes et un récit de voyage (à paraître prochainement). On peut également découvrir son aventure sur le site.

Paris, Le 1er Décembre 2002

Si tu le permets, je souhaiterais commencer cet entretien par une citation d'Ella Maillart, célèbre compatriote de Nicolas Bouvier et infatigable pérégrine : « Lire, lire, lire ne vaut rien, il faut aller voir ». En partant plusieurs mois sur les routes, tu as manifestement suivi ce conseil. Qu'est ce que ce voyage a apporté à la lectrice de Nicolas Bouvier ?

Comme Nicolas Bouvier, Ella Maillart était de ces intellectuels ­ rien de péjoratif dans ma bouche : j'entends par là : gens de culture, gens de réflexion, gens de création- qui n'avaient pas oublié d'avoir un corps.
Dans leurs vie, une grande place semble avoir été laissée au « faire » ce que Nicolas Bouvier appelait « la connaissance par la plante des pieds ». Je crois que beaucoup de voyageurs partagent cette philosophie de vie qui place le corps et le mouvement au centre de l'existence. Ella Maillart, écrivain et grande lectrice, se fait évidemment l'avocat du diable en disant que « lire ne vaut rien », mais on comprend bien ce qu'elle veut dire : l'intellect pur ne mène à rien. Le corps a son mot à dire. Et voir le monde est une école autrement plus formatrice que celle qui nous cloue sur des bancs, ouvrages assommants nous tombant des mains !
En ce qui me concerne, je voudrais resituer ma découverte de Nicolas Bouvier par rapport à ma découverte du monde et des voyages ; je m'étais déjà beaucoup promené sur la planète avant d'avoir ouvert le moindre livre de Nicolas Bouvier. Ce n'est qu'à dix neuf ans que j'ai lu L'usage du monde, puis le reste de son oeuvre littéraire. Mais en premier lieu, ce sont ses photos que j'ai découvertes.
Nicolas Bouvier a naturellement joué un rôle dans le dernier voyage que j'ai effectué , et qui fut mon premier « grand » voyage « Grand » dans la durée, car pour le reste, je ne vois aucune échelle d'importance dans ce domaine.
On peut dire que j'étais voyageuse avant d'être lectrice de Nicolas Bouvier. Avant même de savoir lire, d'ailleurs.

En revanche, une chose est indéniable : ma rencontre avec les mots de Nicolas Bouvier a été fondamentale. J'ai ressenti la fantastique impression de ne plus être seule avec mes émotions : quelqu'un avait déjà éprouvé, analysé et merveilleusement retranscrit ce que je portais confusément en moi. Par la suite, je me suis rendue compte que beaucoup d'autres écrivains ayant voyagé s'étaient livrés au délicat exercice du récit de voyage. Mais Nicolas Bouvier fut pour moi le premier. Et il demeure à ce jour celui qui correspond le mieux à ma sensibilité. Celui qui a mis en lumière nombre de choses que je ne savais pas nommer.
Mon propre voyage « sur les pas de Nicolas Bouvier » m'a permis de porter un regard beaucoup plus lucide sur son oeuvre et d'avoir un peu plus de distance par rapport à ses mots.
Durant ces neuf mois de route, concrètement, je n'ai pas retrouvé grand-chose de ce que Nicolas Bouvier décrit dans L'usage du monde et Le poisson scorpion ! Les lieux ont énormément changé, les pays se sont enrichis ou ont été détruits par d'autres guerres depuis les cinquante dernières années, et les esprits ont évolué avec le temps.
Mais à voyager ainsi, je crois que j'ai réellement compris dans chaque cellule de mon corps et dans chaque globule de sang ce que signifiaient le bonheur et la tristesse et ce qu'était la liberté, avec toute l'intensité émotionnelle qu'implique l'état nomade.
Avant de partir, j'avais lu L'usage du monde comme un conte de fées : de façon très idéaliste. Au fil de ma route, ce livre a pris corps. Que le parcours géographique soit identique me paraissait primordial quand j'ai préparé ce voyage. Or, j'ai réalisé en chemin que cela n'avait aucune importance ! C'est dans le coeur que cet itinéraire faisait sens.

Quels étaient tes livres de chevet avant de découvrir L'usage du monde ? Est-ce que l'univers de la littérature de voyage t'était familier avant de découvrir Nicolas Bouvier ou bien était-ce une rencontre fortuite ?

Auparavant, j'avais déjà un net penchant pour la littérature dite « de voyage ». Alexandra David Néel m'a par exemple tenu éveillée durant de longues nuits vers l'âge de quinze ans. Mais le pragmatisme de ses oeuvres me dérangeait. Il y manquait tant de poésie et de sensibilité : pas assez de rires, pas assez de larmes !
En dehors de ce genre littéraire, je lisais surtout des romans un peu magiques de par leur univers ou l'histoire qu'ils racontent. Je pense notamment à La Mousson de Louis Bromfield, ou à Gabriel Garcia Marquez avec L'amour au temps du choléra. D'ailleurs l'Amérique du sud est le premier pays où je suis partie voyager seule grâce à Marquez et précisément à ce livre.
Comme tu peux le voir, littérature étiquetée « de voyage » ou pas, héros nomade ou sédentaire, histoire d'amour ou de combats, les livres ont toujours eu pour moi un lien très étroit avec le voyage. La lecture m'apparaît comme une porte ouverte sur le rêve, l'entrée du terrier d'Alice au pays des merveilles : on s'y engouffre, et hop ! On est happé dans un autre monde. Vu comme ça, c'est fantastique d'avoir accès à tant et tant de livres. C'est un aspect très positif de l'Occident.
La littérature de voyage m'était donc un peu familière avant que je découvre Nicolas Bouvier. Il n'en reste pas moins que je place cet écrivain dans une contrée bien spécifique de mon coeur, de mon imaginaire et de mon vécu. Lui ne m'a pas seulement fait rêver : il m'a aidé à partir pour de bon. Peu d'écrivains m'ont fait ressentir de tels chocs émotionnels, au point de prendre mon sac et de me dire « let's go ! Passons de l'autre côté du livre ! ». J'ai voulu voir ce qui se cachait derrière cette oeuvre, et qui était l'homme derrière l'écrivain. Je n'ai d'ailleurs trouvé aucune réponse à ces questions ! Mais en revanche, j'ai trouvé d'autres réponses à d'autres questions.

Revenons un instant sur ton voyage : tu as souhaité partir seule. Pourquoi ce choix ?

Lorsque je préparais mon voyage, je vivais dans l'euphorie la plus complète. Pourtant, il y avait UNE chose qui m'effrayait : partir seule !
« Seul », dans le domaine du tourisme que j'ai brièvement fréquenté, cela signifie « en individuel », c'est-à-dire, pas de voyage organisé. Que vous partiez à dix ou à deux, peu importe. Mais je m'apprêtais à partir absolument seule, « à une ».
Beaucoup de gens m'ont demandé « pourquoi ce Défi Personnel » ?
Là, il faut rétablir une certaine vérité, au risque de démythifier mon aventure ! Je ne me suis jamais dit dès le départ que je voulais à tout prix partir seule. Ca s'est trouvé comme ça. C'est tout. Je n'avais dans mon entourage aucune personne dont je me dise que je souhaitais passer une année complète en sa compagnie, aucune personne qui ait les mêmes envie de bouger que moi, aucune qui soit prête à faire les mêmes sacrifices financiers pour pouvoir partir, et aucune qui ait le désir de s'octroyer une année pour voyager.
J'ai préparé ce voyage en me disant que je verrai bien, le moment venu, ce qu'il en serait. Et il se trouve que je suis partie seule, et que, le départ approchant, cette perspective me plaisait de plus en plus. Ceci dit, elle me terrorisait tout à la fois ! La solitude réelle, de surcroix à l'étranger où l'on se trouve par définition en minorité absolue, n'est pas quelque chose de naturel. Dans la vie quotidienne, il est extrêmement rare d'être vraiment seul, et de ne pouvoir compter que sur soi même. Bien sûr, il y a les rencontres que l'on fait au fil de la route, mais elles sont éphémères et ce n'est qu'exceptionnellement qu'elles débouchent sur des relations durables.
Aujourd'hui, je suis ravie d'être partie seule et je pense que je repartirai seule dès que l'occasion se présentera. C'est très difficile et à la fois fantastique. J'avais le sentiment, en chemin, de tout vivre à 1000 % et de tout prendre pour moi seule. Par conséquent, je me suis trouvée plongée dans un état d'hypersensibilité qui m'a souvent déroutée et qui était extrême. Mais je crois que c'est la seule façon d'être attentif au monde. J'ai autant pleuré de bonheur que de peine. Comme j'étais seule et qu'il fallait bien, tout de même, extérioriser toutes les émotions engrangées, régulièrement, tout débordait de mon corps ! J'ai pleinement compris l'utilité de nos glandes lacrymales : ce sont des soupapes de sécurité, ni plus ni moins.
Ce fut une expérience unique dans le sens où je n'avais jamais vécu aussi intensément, et maintenant que je suis de retour, c'est précisément cette intensité de chaque instant qui me manque le plus.

Quel a été ton cheminement intérieur avant de prendre la décision de partir ? Est-ce que l'idée s'est imposée petit à petit ou as-tu répondu à un appel pressant, dès la dernière page de L'usage du monde achevée ?

J'ai toujours été habituée à voyager. Parents et grands parents m'avaient transmis le « virus » très tôt. Puis j'ai commencé à voyager hors cadre familial dès l'âge de dix huit ans, avec un ou une amie. Ces voyages me rendaient à ma vie quotidienne heureuse, plus rêveuse que jamais, et fomentant déjà mes prochaines escapades ici ou là. Je rêvais toute l'année, et je filais à chaque congé d'été.
Puis, les rencontres fortuites menant toujours plus loin qu'on ne le pense, j'ai croisé coup sur coup deux personnes qui étaient sur le départ. Et quels départs ! L'une et l'autre partaient emprunter la fameuse Route. Celle que des générations et des générations d'écrivains, tous plus ou moins opiomanes, adeptes des paradis artificiels, avaient suivie. La route jusqu'en Inde.
A ce moment là, j'apprenais le hindi aux langues orientales (de quoi nourrir mes rêves). Rencontrer ces personnes m'a donné le déclic bien plus que d'avoir lu Nicolas Bouvier. Après avoir lu L'usage du monde , j'étais subjuguée, fascinée, ce livre m'avait fait rêver, mais je l'avais lu comme un conte magique : je ne me disais pas qu'une telle aventure était à ma portée, que le rêve pourrait devenir un jour réalité.
Alors qu'en voyant ces deux personnes s'en aller puis revenir, je me suis dit qu'à mon tour j'allais tout simplement me donner les moyens de concrétiser mes songes. Elles m'ont tout bêtement fait comprendre cette chose essentielle : que tout est possible pour peu qu'on le décide. C'est avant tout une question d'auto-détermination. Rien d'autre. Ce n'est pas une histoire de courage comme on me l'a souvent dit. C'est une question de volonté et de désir profond.
D'ailleurs, beaucoup de personnes pensent que leurs rêves sont irréalisables. Je crois que c'est la raison première pour laquelle de nombreuses personnes nourrissent un jour des regrets. C'est toujours la même histoire du regret et du remord. Et c'est vraiment dommage. J'aurais envie de dire à tout un chacun ce slogan que j'ai lu un jour je ne sais où : « do what people dream of ! ».

Plusieurs mois après ton retour, que reste t'il de cette expérience et de ces jours passés sur les routes ?

Difficile de répondre à cette question, parce que j'ai très peur de tomber dans la caricature et de dire des poncifs mais je vais essayer !
Voilà maintenant six mois que je suis revenue en France. Et je continue à décompter les jours, comme si j'étais rentrée hier. Aussi, je passe mon temps à me reporter un an en arrière, à me souvenir qu'à la même date, il y a un an, j'étais ici ou là, j'avais vécu ceci ou cela, rencontré telle ou telle personne. C'est incroyable de constater à quel point mes souvenirs sont précis ! Il faut être honnête : c'est à la fois fabuleux, et en même temps, cela pose beaucoup de problèmes pour parvenir à se réadapter. Personnellement, je n'ai aucune envie de me réadapter, de me refondre dans notre société et d'y trouver ma place, mais à partir du moment où je suis de retour, je n'ai pas le choix. Je suis reprise comme tout un chacun dans ce « nougat social » dont parlait Nicolas Bouvier. Il faut bien vivre et payer son loyer. Souvent, l'idée m'effleure de me marginaliser totalement et de fuir cette société là, l'occidentale. Nulle société n'est parfaite, mais la nôtre est particulièrement aliénante, malgré tout ce que l'on dit des régimes plus ou moins autoritaires, des voiles et des tchadors !
De ce voyage me restent essentiellement un système de valeurs et un mode de références que j'ai glanés ailleurs. Vivre parmi d'autres cultures, avec pour ligne de conduite l'envie de se fondre au maximum parmi tous ces gens, est une expérience qui a de lourdes conséquences. En effet, il ne faut pas croire qu'au retour, il est aisé de se fondre de nouveau dans sa société natale.
Désormais, je vois bien que, d'un sens, mon rapport à l'autre, mon rapport aux choses, au temps et à la liberté est complètement faussé ! J'en suis très heureuse car je considère cela comme un enrichissement formidable, mais je dois bien reconnaître que ça me complique énormément l'existence !
D'un sens, je me sens étrangère dans mon propre pays. Je me sens décalée dès que je me trouve dans un univers un peu trop guindé, un peu top propre, dès que l'atmosphère est un peu trop aseptisée. Tout ce qui fait ailleurs la réputation de l'occident me semble terriblement ennuyeux, inutile et futile. En voyage, chaque minute comporte son pesant d'étonnements, de chocs. Ici, tout semble très plat lorsque l'on revient.
Ces jours passés sur les routes m'ont enseigné qu'avoir besoin de peu est le plus grand des luxes. Je n'invente rien. Je l'avais lu avant même de m'en aller. Mais c'est une vérité ! Voyager ­ d'une certaine façon : en se frottant réellement aux pays et à ses habitants ! Je ne parle pas du tourisme de masse et des hôtels cinq étoiles - Voyager, donc, permet de faire un tri. On se rend compte de ce qui est essentiel et de ce qui est superficiel. Je me suis rendue compte que dans le fond, je n'avais besoin de rien pour être heureuse. Du moins, de rien de ce que notre société nous offre.
Cela m'a rendu un peu plus ascète que je n'étais avant de partir. Et j'ai bien peur de devenir un ours !
D'autre part, le voyage est une situation dans laquelle on ne triche jamais. Pourquoi ? Parce que l'on est souvent seul avec soi même et qu'il serait absurde d'avoir à se mentir. C'est déjà bien assez difficile de lutter contre ses coups de cafard, de surnager dans les moments où l'on se demande vraiment ce que l'on fait là et pourquoi diable on a eu cette idée de partir voyager seule !
D'autre part, pourquoi porterait-on un masque lorsque l'accueil que l'on reçoit des gens est, dans la plupart des cas, si chaleureux ?
Sur la route, j'avais perdu mon identité sociale. Les gens me voyaient telle que j'étais, je crois. Bien sûr, j'incarnais pour eux une certaine partie du monde et un certain nombre de codes et d'idées reçues, surtout en tant que femme. Mais on ne juge pas là bas comme on juge chez nous. Le voyageur est perçu de façon très positive dans bien des pays. On est un être un peu curieux et l'intérêt que l'on vous porte est généralement dénué de calculs X ou Y. Je bataille contre cette idée que le touriste est nécessairement vu comme un porte monnaie ambulant. Tout dépend de ce que l'on induit. Tout dépend du comportement que l'on adopte.
Cette absence de jugement et ce désintéressement dans les rapports humains sont les choses qui m'ont le plus marquée.
Et puis, évidemment, ce qu'il reste de cette expérience de la route, ce sont des malles et des malles de souvenirs, de parfums, d'émotions, de sons, de goûts, qui sont rangées dans ma mémoire grande ouverte. Je ne cherche pas à refermer ces tiroirs à saveurs. C'est grâce à eux que mon imagination continue de fonctionner. Ils me donnent de l'énergie. Parfois de la nostalgie aussi. Mais si je perdais demain la mémoire, je crois que ma vie perdrait beaucoup de sa saveur ! Maintenant, avant le prochain voyage, il s'agit de convertir toute cette matière en quelque chose de tangible. L'écriture est une autre aventure dans laquelle j'ai décidé de me lancer. Elle est autrement plus compliquée que de voyager. Mais elle m'a l'air passionnante !

 

Propos recueillis par Alexandre Bouron. Tous droits de reproduction interdits.