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Paris, Le 1er Décembre
2002
Si tu le permets,
je souhaiterais commencer cet entretien par une citation d'Ella
Maillart, célèbre compatriote de Nicolas Bouvier
et infatigable pérégrine : « Lire, lire,
lire ne vaut rien, il faut aller voir ». En partant plusieurs
mois sur les routes, tu as manifestement suivi ce conseil. Qu'est
ce que ce voyage a apporté à la lectrice de Nicolas
Bouvier ?
Comme Nicolas Bouvier,
Ella Maillart était de ces intellectuels rien de
péjoratif dans ma bouche : j'entends par là : gens
de culture, gens de réflexion, gens de création-
qui n'avaient pas oublié d'avoir un corps.
Dans leurs vie, une grande place semble avoir été
laissée au « faire » ce que Nicolas Bouvier
appelait « la connaissance par la plante des pieds ».
Je crois que beaucoup de voyageurs partagent cette philosophie
de vie qui place le corps et le mouvement au centre de l'existence.
Ella Maillart, écrivain et grande lectrice, se fait évidemment
l'avocat du diable en disant que « lire ne vaut rien »,
mais on comprend bien ce qu'elle veut dire : l'intellect pur
ne mène à rien. Le corps a son mot à dire.
Et voir le monde est une école autrement plus formatrice
que celle qui nous cloue sur des bancs, ouvrages assommants nous
tombant des mains !
En ce qui me concerne, je voudrais resituer ma découverte
de Nicolas Bouvier par rapport à ma découverte
du monde et des voyages ; je m'étais déjà
beaucoup promené sur la planète avant d'avoir ouvert
le moindre livre de Nicolas Bouvier. Ce n'est qu'à dix
neuf ans que j'ai lu L'usage du monde, puis le reste de son oeuvre
littéraire. Mais en premier lieu, ce sont ses photos que
j'ai découvertes.
Nicolas Bouvier a naturellement joué un rôle dans
le dernier voyage que j'ai effectué , et qui fut mon premier
« grand » voyage « Grand » dans la durée,
car pour le reste, je ne vois aucune échelle d'importance
dans ce domaine.
On peut dire que j'étais voyageuse avant d'être
lectrice de Nicolas Bouvier. Avant même de savoir lire,
d'ailleurs.
En revanche, une
chose est indéniable : ma rencontre avec les mots de Nicolas
Bouvier a été fondamentale. J'ai ressenti la fantastique
impression de ne plus être seule avec mes émotions
: quelqu'un avait déjà éprouvé, analysé
et merveilleusement retranscrit ce que je portais confusément
en moi. Par la suite, je me suis rendue compte que beaucoup d'autres
écrivains ayant voyagé s'étaient livrés
au délicat exercice du récit de voyage. Mais Nicolas
Bouvier fut pour moi le premier. Et il demeure à ce jour
celui qui correspond le mieux à ma sensibilité.
Celui qui a mis en lumière nombre de choses que je ne
savais pas nommer.
Mon propre voyage « sur les pas de Nicolas Bouvier »
m'a permis de porter un regard beaucoup plus lucide sur son oeuvre
et d'avoir un peu plus de distance par rapport à ses mots.
Durant ces neuf mois de route, concrètement, je n'ai pas
retrouvé grand-chose de ce que Nicolas Bouvier décrit
dans L'usage du monde et Le poisson scorpion ! Les lieux ont
énormément changé, les pays se sont enrichis
ou ont été détruits par d'autres guerres
depuis les cinquante dernières années, et les esprits
ont évolué avec le temps.
Mais à voyager ainsi, je crois que j'ai réellement
compris dans chaque cellule de mon corps et dans chaque globule
de sang ce que signifiaient le bonheur et la tristesse et ce
qu'était la liberté, avec toute l'intensité
émotionnelle qu'implique l'état nomade.
Avant de partir, j'avais lu L'usage du monde comme un conte de
fées : de façon très idéaliste. Au
fil de ma route, ce livre a pris corps. Que le parcours géographique
soit identique me paraissait primordial quand j'ai préparé
ce voyage. Or, j'ai réalisé en chemin que cela
n'avait aucune importance ! C'est dans le coeur que cet itinéraire
faisait sens.
Quels étaient
tes livres de chevet avant de découvrir L'usage du monde
? Est-ce que l'univers de la littérature de voyage t'était
familier avant de découvrir Nicolas Bouvier ou bien était-ce
une rencontre fortuite ?
Auparavant, j'avais
déjà un net penchant pour la littérature
dite « de voyage ». Alexandra David Néel m'a
par exemple tenu éveillée durant de longues nuits
vers l'âge de quinze ans. Mais le pragmatisme de ses oeuvres
me dérangeait. Il y manquait tant de poésie et
de sensibilité : pas assez de rires, pas assez de larmes
!
En dehors de ce genre littéraire, je lisais surtout des
romans un peu magiques de par leur univers ou l'histoire qu'ils
racontent. Je pense notamment à La Mousson de Louis Bromfield,
ou à Gabriel Garcia Marquez avec L'amour au temps du choléra.
D'ailleurs l'Amérique du sud est le premier pays où
je suis partie voyager seule grâce à Marquez et
précisément à ce livre.
Comme tu peux le voir, littérature étiquetée
« de voyage » ou pas, héros nomade ou sédentaire,
histoire d'amour ou de combats, les livres ont toujours eu pour
moi un lien très étroit avec le voyage. La lecture
m'apparaît comme une porte ouverte sur le rêve, l'entrée
du terrier d'Alice au pays des merveilles : on s'y engouffre,
et hop ! On est happé dans un autre monde. Vu comme ça,
c'est fantastique d'avoir accès à tant et tant
de livres. C'est un aspect très positif de l'Occident.
La littérature de voyage m'était donc un peu familière
avant que je découvre Nicolas Bouvier. Il n'en reste pas
moins que je place cet écrivain dans une contrée
bien spécifique de mon coeur, de mon imaginaire et de
mon vécu. Lui ne m'a pas seulement fait rêver :
il m'a aidé à partir pour de bon. Peu d'écrivains
m'ont fait ressentir de tels chocs émotionnels, au point
de prendre mon sac et de me dire « let's go ! Passons de
l'autre côté du livre ! ». J'ai voulu voir
ce qui se cachait derrière cette oeuvre, et qui était
l'homme derrière l'écrivain. Je n'ai d'ailleurs
trouvé aucune réponse à ces questions !
Mais en revanche, j'ai trouvé d'autres réponses
à d'autres questions.
Revenons un instant
sur ton voyage : tu as souhaité partir seule. Pourquoi
ce choix ?
Lorsque je préparais
mon voyage, je vivais dans l'euphorie la plus complète.
Pourtant, il y avait UNE chose qui m'effrayait : partir seule
!
« Seul », dans le domaine du tourisme que j'ai brièvement
fréquenté, cela signifie « en individuel
», c'est-à-dire, pas de voyage organisé.
Que vous partiez à dix ou à deux, peu importe.
Mais je m'apprêtais à partir absolument seule, «
à une ».
Beaucoup de gens m'ont demandé « pourquoi ce Défi
Personnel » ?
Là, il faut rétablir une certaine vérité,
au risque de démythifier mon aventure ! Je ne me suis
jamais dit dès le départ que je voulais à
tout prix partir seule. Ca s'est trouvé comme ça.
C'est tout. Je n'avais dans mon entourage aucune personne dont
je me dise que je souhaitais passer une année complète
en sa compagnie, aucune personne qui ait les mêmes envie
de bouger que moi, aucune qui soit prête à faire
les mêmes sacrifices financiers pour pouvoir partir, et
aucune qui ait le désir de s'octroyer une année
pour voyager.
J'ai préparé ce voyage en me disant que je verrai
bien, le moment venu, ce qu'il en serait. Et il se trouve que
je suis partie seule, et que, le départ approchant, cette
perspective me plaisait de plus en plus. Ceci dit, elle me terrorisait
tout à la fois ! La solitude réelle, de surcroix
à l'étranger où l'on se trouve par définition
en minorité absolue, n'est pas quelque chose de naturel.
Dans la vie quotidienne, il est extrêmement rare d'être
vraiment seul, et de ne pouvoir compter que sur soi même.
Bien sûr, il y a les rencontres que l'on fait au fil de
la route, mais elles sont éphémères et ce
n'est qu'exceptionnellement qu'elles débouchent sur des
relations durables.
Aujourd'hui, je suis ravie d'être partie seule et je pense
que je repartirai seule dès que l'occasion se présentera.
C'est très difficile et à la fois fantastique.
J'avais le sentiment, en chemin, de tout vivre à 1000
% et de tout prendre pour moi seule. Par conséquent, je
me suis trouvée plongée dans un état d'hypersensibilité
qui m'a souvent déroutée et qui était extrême.
Mais je crois que c'est la seule façon d'être attentif
au monde. J'ai autant pleuré de bonheur que de peine.
Comme j'étais seule et qu'il fallait bien, tout de même,
extérioriser toutes les émotions engrangées,
régulièrement, tout débordait de mon corps
! J'ai pleinement compris l'utilité de nos glandes lacrymales
: ce sont des soupapes de sécurité, ni plus ni
moins.
Ce fut une expérience unique dans le sens où je
n'avais jamais vécu aussi intensément, et maintenant
que je suis de retour, c'est précisément cette
intensité de chaque instant qui me manque le plus.
Quel a été
ton cheminement intérieur avant de prendre la décision
de partir ? Est-ce que l'idée s'est imposée petit
à petit ou as-tu répondu à un appel pressant,
dès la dernière page de L'usage du monde achevée
?
J'ai toujours été
habituée à voyager. Parents et grands parents m'avaient
transmis le « virus » très tôt. Puis
j'ai commencé à voyager hors cadre familial dès
l'âge de dix huit ans, avec un ou une amie. Ces voyages
me rendaient à ma vie quotidienne heureuse, plus rêveuse
que jamais, et fomentant déjà mes prochaines escapades
ici ou là. Je rêvais toute l'année, et je
filais à chaque congé d'été.
Puis, les rencontres fortuites menant toujours plus loin qu'on
ne le pense, j'ai croisé coup sur coup deux personnes
qui étaient sur le départ. Et quels départs
! L'une et l'autre partaient emprunter la fameuse Route. Celle
que des générations et des générations
d'écrivains, tous plus ou moins opiomanes, adeptes des
paradis artificiels, avaient suivie. La route jusqu'en Inde.
A ce moment là, j'apprenais le hindi aux langues orientales
(de quoi nourrir mes rêves). Rencontrer ces personnes m'a
donné le déclic bien plus que d'avoir lu Nicolas
Bouvier. Après avoir lu L'usage du monde , j'étais
subjuguée, fascinée, ce livre m'avait fait rêver,
mais je l'avais lu comme un conte magique : je ne me disais pas
qu'une telle aventure était à ma portée,
que le rêve pourrait devenir un jour réalité.
Alors qu'en voyant ces deux personnes s'en aller puis revenir,
je me suis dit qu'à mon tour j'allais tout simplement
me donner les moyens de concrétiser mes songes. Elles
m'ont tout bêtement fait comprendre cette chose essentielle
: que tout est possible pour peu qu'on le décide. C'est
avant tout une question d'auto-détermination. Rien d'autre.
Ce n'est pas une histoire de courage comme on me l'a souvent
dit. C'est une question de volonté et de désir
profond.
D'ailleurs, beaucoup de personnes pensent que leurs rêves
sont irréalisables. Je crois que c'est la raison première
pour laquelle de nombreuses personnes nourrissent un jour des
regrets. C'est toujours la même histoire du regret et du
remord. Et c'est vraiment dommage. J'aurais envie de dire à
tout un chacun ce slogan que j'ai lu un jour je ne sais où
: « do what people dream of ! ».
Plusieurs mois après
ton retour, que reste t'il de cette expérience et de ces
jours passés sur les routes ?
Difficile de répondre
à cette question, parce que j'ai très peur de tomber
dans la caricature et de dire des poncifs mais je vais essayer
!
Voilà maintenant six mois que je suis revenue en France.
Et je continue à décompter les jours, comme si
j'étais rentrée hier. Aussi, je passe mon temps
à me reporter un an en arrière, à me souvenir
qu'à la même date, il y a un an, j'étais
ici ou là, j'avais vécu ceci ou cela, rencontré
telle ou telle personne. C'est incroyable de constater à
quel point mes souvenirs sont précis ! Il faut être
honnête : c'est à la fois fabuleux, et en même
temps, cela pose beaucoup de problèmes pour parvenir à
se réadapter. Personnellement, je n'ai aucune envie de
me réadapter, de me refondre dans notre société
et d'y trouver ma place, mais à partir du moment où
je suis de retour, je n'ai pas le choix. Je suis reprise comme
tout un chacun dans ce « nougat social » dont parlait
Nicolas Bouvier. Il faut bien vivre et payer son loyer. Souvent,
l'idée m'effleure de me marginaliser totalement et de
fuir cette société là, l'occidentale. Nulle
société n'est parfaite, mais la nôtre est
particulièrement aliénante, malgré tout
ce que l'on dit des régimes plus ou moins autoritaires,
des voiles et des tchadors !
De ce voyage me restent essentiellement un système de
valeurs et un mode de références que j'ai glanés
ailleurs. Vivre parmi d'autres cultures, avec pour ligne de conduite
l'envie de se fondre au maximum parmi tous ces gens, est une
expérience qui a de lourdes conséquences. En effet,
il ne faut pas croire qu'au retour, il est aisé de se
fondre de nouveau dans sa société natale.
Désormais, je vois bien que, d'un sens, mon rapport à
l'autre, mon rapport aux choses, au temps et à la liberté
est complètement faussé ! J'en suis très
heureuse car je considère cela comme un enrichissement
formidable, mais je dois bien reconnaître que ça
me complique énormément l'existence !
D'un sens, je me sens étrangère dans mon propre
pays. Je me sens décalée dès que je me trouve
dans un univers un peu trop guindé, un peu top propre,
dès que l'atmosphère est un peu trop aseptisée.
Tout ce qui fait ailleurs la réputation de l'occident
me semble terriblement ennuyeux, inutile et futile. En voyage,
chaque minute comporte son pesant d'étonnements, de chocs.
Ici, tout semble très plat lorsque l'on revient.
Ces jours passés sur les routes m'ont enseigné
qu'avoir besoin de peu est le plus grand des luxes. Je n'invente
rien. Je l'avais lu avant même de m'en aller. Mais c'est
une vérité ! Voyager d'une certaine façon
: en se frottant réellement aux pays et à ses habitants
! Je ne parle pas du tourisme de masse et des hôtels cinq
étoiles - Voyager, donc, permet de faire un tri. On se
rend compte de ce qui est essentiel et de ce qui est superficiel.
Je me suis rendue compte que dans le fond, je n'avais besoin
de rien pour être heureuse. Du moins, de rien de ce que
notre société nous offre.
Cela m'a rendu un peu plus ascète que je n'étais
avant de partir. Et j'ai bien peur de devenir un ours !
D'autre part, le voyage est une situation dans laquelle on ne
triche jamais. Pourquoi ? Parce que l'on est souvent seul avec
soi même et qu'il serait absurde d'avoir à se mentir.
C'est déjà bien assez difficile de lutter contre
ses coups de cafard, de surnager dans les moments où l'on
se demande vraiment ce que l'on fait là et pourquoi diable
on a eu cette idée de partir voyager seule !
D'autre part, pourquoi porterait-on un masque lorsque l'accueil
que l'on reçoit des gens est, dans la plupart des cas,
si chaleureux ?
Sur la route, j'avais perdu mon identité sociale. Les
gens me voyaient telle que j'étais, je crois. Bien sûr,
j'incarnais pour eux une certaine partie du monde et un certain
nombre de codes et d'idées reçues, surtout en tant
que femme. Mais on ne juge pas là bas comme on juge chez
nous. Le voyageur est perçu de façon très
positive dans bien des pays. On est un être un peu curieux
et l'intérêt que l'on vous porte est généralement
dénué de calculs X ou Y. Je bataille contre cette
idée que le touriste est nécessairement vu comme
un porte monnaie ambulant. Tout dépend de ce que l'on
induit. Tout dépend du comportement que l'on adopte.
Cette absence de jugement et ce désintéressement
dans les rapports humains sont les choses qui m'ont le plus marquée.
Et puis, évidemment, ce qu'il reste de cette expérience
de la route, ce sont des malles et des malles de souvenirs, de
parfums, d'émotions, de sons, de goûts, qui sont
rangées dans ma mémoire grande ouverte. Je ne cherche
pas à refermer ces tiroirs à saveurs. C'est grâce
à eux que mon imagination continue de fonctionner. Ils
me donnent de l'énergie. Parfois de la nostalgie aussi.
Mais si je perdais demain la mémoire, je crois que ma
vie perdrait beaucoup de sa saveur ! Maintenant, avant le prochain
voyage, il s'agit de convertir toute cette matière en
quelque chose de tangible. L'écriture est une autre aventure
dans laquelle j'ai décidé de me lancer. Elle est
autrement plus compliquée que de voyager. Mais elle m'a
l'air passionnante !
Propos recueillis
par Alexandre Bouron. Tous droits de reproduction interdits.
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