| Après avoir préparé une thèse sur Nicolas Bouvier (Nicolas Bouvier (1929-1998) : le bon usage du récit de voyage ; thèse de doctorat, université Catholique de Louvain, 1999 , 595 pages) et réalisé un stage post-doctoral à l'université de Paris-Sorbonne (Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages), Olivier Hambursin est chargé de recherche à l'université Catholique de Louvain, Belgique. Auteur de nombreux articles sur les récits de Nicolas Bouvier, il a dirigé l'ouvrage Littérature et voyage (éd. L'Arbre à paroles, 2002) et prépare un livre sur Bouvier à paraître chez l'Harmattan (2003). |
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En guise d'introduction, j'aimerais savoir comment vous avez découvert Nicolas Bouvier. Est-ce que votre directeur de thèse vous a demandé d'analyser son oeuvre ou avez-vous imposé votre choix ? J'ai imposé mon choix. C'est en général de cette façon que cela fonctionne en Belgique, et c'est sans doute indispensable. Je ne me serais pas vu travailler pendant plusieurs années sur un sujet que je n'aurais pas personnellement choisi. Par contre, j'ai travaillé de nombreux mois avec pour seul projet d'étudier la littérature de voyage de langue française du XXe siècle. Je ne connaissais pas du tout Bouvier. À force de rencontrer cependant son nom dans différents articles critiques, je me suis décidé à le lire. J'ai commencé par le commencement : L'Usage du monde. Ce fut l'enchantement immédiat. J'avais lu et apprécié les récits de Loti, Morand, Lévi-Strauss, Leiris ou Segalen, mais j'avais l'impression, à travers ce texte, de découvrir un écrivain dont la façon de parler du monde et de la vie me touchait, me correspondait. J'ai compris alors le sens de ces mots d'Alain Dugrand que j'avais lus distraitement dans Pour une littérature voyageuse : « Votre plaisir est inexprimable, mais vous savez que quelques amateurs ont comme vous ressenti un indicible sentiment de bonheur, seulement deux phrases que vous lisez à l'autre et qu'il écoute, les yeux brillants, avec le même bonheur que vous » (Bruxelles, Complexe, 1992, p. 94). La lecture terminée, et immédiatement suivie par celle du Poisson-scorpion, de Chronique japonaise puis du Journal d'Aran et d'autres lieux, je suis allé voir mon directeur de thèse en lui annonçant mon nouveau sujet : l'étude de l'uvre de Nicolas Bouvier dans le contexte général de la littérature voyageuse du XXe siècle. Qu'est-ce qui différencie Nicolas Bouvier des autres écrivains-voyageurs du XXe siècle (Cendrars, Morand, Chatwin, ...) ? D'un point de vue littéraire, est-ce qu'il existe un style « Bouvier », une écriture spécifique? ou retrouve-t-on dans chacun de ses ouvrages à la fois les thèmes et les modes narratifs communs aux récits de voyage ? Cela fait beaucoup de questions différentes, qui demandent des réponses nuancées et sans doute un peu détaillées Je pense qu'il existe effectivement
un « style Bouvier ». Mais, pour reprendre les célèbres
mots de Victor Hugo, la forme étant ce « fond qui
remonte à la surface », il faut préciser
que, pour moi, ce style est indissociable d'une façon
d'être, de penser, de voyager. Ce qui m'a intéressé,
au cours de mes recherches, c'est le rapport si difficile à
exprimer entre un genre, relativement codifié [le récit
de voyage, on le sait, est un genre « ouvert », qui,
pour reprendre la formule de Jonathan Raban, « emprunte
à tous ce dont il a besoin », mais cette ouverture
ainsi qu'une série de traits narratifs et poétiques
participent tout de même de son « unité »],
et un écrivain en particulier. Et c'est là que
Bouvier me semble spécialement original. Il propose des
« récits de voyage », mais il joue finement
avec les composantes du genre pour créer de véritables
textes littéraires personnels. Il y a donc bien, chez
lui, des traits, des composantes narratives, formelles, thématiques
que l'on retrouve dans la plupart des récits de voyage
des XIXe et XXe siècles, mais il exploite adroitement
ces ressources de la littérature et d'un genre littéraire
pour « réinventer » le voyage, c'est-à-dire
en « proposer des usages nouveaux afin que, n'importe où,
le voyage demeure garant de sens ou d'exotisme quand ceux-ci
ne sont plus donnés mais à retrouver ou à
susciter » (J.-D. Urbain, Secrets de voyage). Nous savons combien les
notes prises sur place par Bouvier sont pour lui la base
certes précieuse et indispensable mais la base seulement
d'un travail ultérieur de décantation, d'approfondissement,
d'exploration. Impossible dès lors de concevoir les récits
publiés comme la simple édition de journaux de
voyage tenus au jour le jour et à peine remaniés.
Rassuré par un canevas
aisément reconnaissable, le lecteur est pourtant progressivement
amené à découvrir une manière originale
d'utiliser cette forme séculaire. Je ne souligne que quelques
points. Voilà donc un exemple, parmi de nombreux autres, qui atteste cet usage, du monde, certes, mais aussi du genre « récit de voyage ». Bien sûr, Bouvier n'est pas seul à tenter de pareils renouvellements. Des écrivains, comme Butor, par exemple, ont aussi proposé des tentatives innovantes. Mobile en est un parfait exemple. Sans disposer de statistiques précises à ce sujet, j'ai tout de même l'impression que ce texte très réussi, par ailleurs n'a pas rencontré le même succès que L'Usage du monde ou Le Poisson-scorpion. Un des traits caractéristiques de Mobile, qui a été noté par Barthes, est que Butor, dans ce texte, a blessé « l'idée même du Livre » (« Littérature et discontinu », in Essais critiques, Seuil, 1964 pp. 175 et 176) mais aussi qu'il rompt brutalement avec une « tradition » en faisant disparaître du texte une forte présence du voyageur, de ses impressions, sentiments, etc. Bouvier, lui, reste présent et parle de lui, mais ce « moi » qui s'adresse au lecteur a été lavé et essoré par l'expérience du monde et n'occupe donc pas toute la place. Donc, pour répondre
plus « simplement » à votre question : oui,
je suis convaincu qu'il y a bien un « style Bouvier »,
caractérisé, comme je l'ai montré un peu
rapidement, par l'exploitation des traits propres au genre «
récit de voyage », mais aussi par différentes
qualités d'écrivains, que je ne peux que citer
ici, mais que je développe plus longuement dans un livre
à paraître prochainement chez L'Harmattan : un talent
de portraitiste, un sens de l'humour très développé,
une exploitation bien spécifique de l'écriture
proverbiale et fragmentaire, un recours à la citation,
un grand sens du lecteur et des moyens de le séduire,
de l'emmener avec lui, une extrême précision lexicale,
un mélange de tons et de registres, un art de la comparaison,
etc. Le voyage réalisé par Nicolas Bouvier dans les années 1950 et qui l'a conduit de Genève, sa ville natale, jusqu'au Japon, a fourni les matériaux à trois ouvrages phares (L'usage du Monde, Le poisson-scorpion, Chronique Japonaise). À part ce long périple, quels voyages a accompli Nicolas Bouvier ? Routes et déroutes fournit quelques renseignements à ce sujet : il y a bien sûr les îles d'Aran, la Chine et Xian, mais aussi les Etats-Unis. J'imagine qu'il y a de nombreux autres voyages (comme ce bref séjour à Djerba évoqué dans un bel article : « Djerba. Leçon d'oubli », in L'Hebdo, 7 mai 1986, pp. 43-44), mais je me suis contenté, dans mon travail, d'étudier les voyages qui ont donné naissance à un récit. Je ne peux donc pas vous en dire davantage. L'Usage du Monde est certainement le récit qui a éclipsé toutes les autres productions de Nicolas Bouvier. Certains ont prétendu qu'il serait l'homme d'un seul livre. De la même manière, peut-on affirmer que Bouvier est l'homme d'un seul voyage (Suisse -Japon) ? Je ne suis pas d'accord
avec cette idée qui fait de Bouvier l'écrivain
d'un seul livre et/ou d'un seul voyage. L'Usage du monde
est le premier d'une série et l'on voit nettement l'écrivain
progresser, évoluer. L'article d'Arnaud Bertina, dans
Autour de Nicolas Bouvier. Résonances
(Genève, Zoé, 2002, pp. 70-83) le montre bien et
tout lecteur attentif perçoit des différences sensibles
entre les récits, notamment du point de vue de la posture
du narrateur. En fait, on peut sans doute reprendre, pour Bouvier,
les mots de Jean-Marie le Sidaner à propos de Butor :
« [] à chaque fois, la composition même de
l'ouvrage change. Ce n'est pas le même livre qui est en
mesure de percevoir, de manifester la présence d'un lieu
» (Michel Butor, Le Voyageur à la
roue. Entretien, Encre Editions, 1979, p. 19). Au cours de son périple Nicolas Bouvier a traversé l'Inde, a navigué entre Ceylan et le Japon. Curieusement, il n'a pratiquement rien écrit sur ces deux périples. Comment expliquez-vous ce silence ? Je n'ai pas d'hypothèse à proposer et m'en tiens pour l'instant aux raisons avancées notamment dans Routes et déroutes : « L'Inde, je l'ai traitée en radio. J'ai fait de très nombreuses émissions parce que j'avais été touché par les innombrables musiques indiennes. J'ai trouvé une formule qui me plaisait beaucoup, qui consistait à faire des émissions de vingt-cinq minutes avec des plages musicales où je faisais chaque fois un petit tronçon de cette route, avec les rencontres que j'avais vécues » (pp. 76-77). Il faut toutefois remarquer qu'il y a des ébauches de textes et que l'on peut découvrir quelques pages inédites retraçant le trajet que suit Bouvier, entre décembre 1954 et avril 1955, d'Amritsar au Cap Comorin dans la revue Géo (Géo, n°241, mars 1999, pp. 164-166) et dans deux livres de photographies posthumes : Dans la vapeur blanche du soleil (Genève, Zoé, 1999, pp. 92-95) et L'il du voyageur (Paris, Hoëbeke, 2001, pp. 101-117). Je pense tout de même,
plus fondamentalement, que tous les voyages ne doivent pas nécessairement
donner lieu à un récit. L'émerveillement
initial du trajet de Genève au Khyber Pass, l'angoisse
et la déroute du séjour cinghalais ou la guérison
trouvée au Japon étaient des expériences
suffisamment fortes, assurément, pour marquer l'écrivain
et exiger un récit. Sans doute est-ce une part de l'honnêteté
de Bouvier de ne pas avoir consacré un récit à
chaque voyage. Comme il le déclare dans l'émission
« Qu'est-ce qu'elle dit Zazie ? », il n'est pas un
écrivain quotidien : il faut qu'un événement,
une histoire viennent frapper à sa porte et demande à
être racontés. Combien d'écrivains ne devraient-ils
pas garder à l'esprit ce précepte ? 6/ J'ai l'impression que derrière Nicolas Bouvier se cache un paradoxe : il est qualifié « d'écrivain-voyageur » mais, iconographe de profession, il a passé une bonne partie de son existence à arpenter les salles des musées et des bibliothèques. Ne serait-il pas plus exact de le décrire comme un écrivain-voyageur-sédentaire, bouffeur de livres et de kilomètres ? Le qualificatif d'écrivain-voyageur
me plaît assez, à condition que le terme d'écrivain
n'y soit pas minoré et que, comme le proposait Jacques
Meunier, je crois, lorsque l'on « coupe » l'individu
ainsi qualifié, on n'ait pas d'un côté un
voyageur et de l'autre un écrivain, mais bien deux «
moitiés » d'écrivain-voyageur. Dans L'échappée belle (éd. Métropolis, 1996), Nicolas Bouvier affirmait : « On part pour s'éloigner d'une enfance étouffante, pour ne pas occuper la niche que les autres déjà vous assignent, pour ne pas s'appeler Médor. À l'origine de bien des aventures il n'y a que ce refus pour motif ». Selon vous, que fuyait-il ? Peut-être ce lieu
depuis lequel je vous réponds. Routes et déroutes
et d'autres entretiens ou articles évoquent le voyage
comme fuite d'un milieu universitaire et, derrière ce
milieu, la perspective d'une vie rangée, tracée
à l'avance. Comme il l'affirme à plusieurs reprises
dans différents entretiens, Bouvier prétend donc
fuir une carrière trop dessinée, mais aussi une
Suisse jugée rigoriste, un pays et/ou un milieu où
l'émotion doit être contenue, un Occident plus soucieux
du faire que de l'être, etc. Loin des cercles littéraires, après des années d'anonymat, Nicolas Bouvier a connu un succès tardif. Dans votre dernier ouvrage (Littérature et voyage, éd. L'Arbre à paroles, 2002), vous insistez sur le fait que la littérature de voyage rencontre un succès grandissant. A votre avis, est-ce que l'engouement du public pour les livres de Bouvier est la conséquence directe de ce phénomène ? Ou la cause ? |