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A l'image de Nicolas Bouvier, Gilles
Lapouge exerce de nombreux métiers : écrivain,
journaliste, homme de radio, producteur d'En étrange
pays (le vendredi de 14 à 15h) sur France Culture...
Recommandé par Fernand Braudel, il est devenu le correspondant
du journal brésilien d'O Estado do Sao Paulo pour lequel
il travaille depuis 55 ans. Voyageur, infatigable touche-à-tout,
Gilles Lapouge a rencontré Nicolas Bouvier dans les années
1960. Séduit par l'homme et son oeuvre, il lui a consacré
5 émissions intitulées "A la poursuite
de Nicolas Bouvier" diffusées par France Culture
du 27 au 31 juillet 2001. Il a également écrit
deux articles sur Bouvier parus dans la Quinzaine Littéraire
(n° 561, sept 1990 ; n° 607, sept 1992). Il est l'auteur
de nombreux ouvrages dont Besoin de mirages (Seuil,
1999) ou de préfaces d'ouvrages sur Bouvier, Giono...
Gilles Lapouge a eu la très grande délicatesse
de consacrer un peu de son temps à l'association. Qu'il
en soit sincèrement remercié. - Dans la préface
de l'ouvrage Indigo street, sur les routes de
Nicolas Bouvier (de E. Rechsteiner, éditions Libris)
vous indiquez que votre première rencontre avec Nicolas
Bouvier a eu lieu à Genève en 1960. Etait-ce fortuit
ou vous étiez-vous spécialement rendu en Suisse
pour le rencontrer ? - A cette époque
Nicolas Bouvier n'a encore rien publié puisque son premier
ouvrage, l'Usage du monde, ne sortira qu'en 1963
(chez Droz). Mais il devra attendre les années 90 avant
que le public et la critique ne s'intéressent enfin à
lui. Comment a-t-il vécu cette longue traversée
du désert ? - Le quatrième de couverture de l'Echappée belle (édition Métropolis, 1996) reproduit l'un de vos articles ("Greffier du grand large") paru dans la Quinzaine Littéraire (n°607, septembre 1992) et dans lequel vous écriviez qu'il a fallu « trente ans aux as de la critique littéraire » pour découvrir que « ce Suisse en balade est l'un des plus grands écrivains de son temps ». N'avez-vous pas l'impression que, par facilité ou ignorance, on l'a trop souvent dépeint sous les traits d'un « écrivain-voyageur », catégorie fourre-tout aux contours mal définis, alors qu'il devrait être présenté comme un écrivain à part entière ? Etre écrivain-voyageur ne manque pas de panache car on y rejoint une cohorte brillante, sous la bannière de Michel le Bris,avec des gens comme Lacarrière, Chatwin, Meunier etc Mais la remarque que vous faites à propos de Bouvier est juste. Elle s'applique à la plupart des vrais écrivains voyageurs . Ce sont des écrivains à part entière, des gens savants, cultivés, des poètes . Il se trouve que beaucoup de leurs écrits concernent leurs voyages. Résumons : Bouvier est d'abord un très grand écrivain. - Vous êtes à l'origine de plusieurs émissions sur Nicolas Bouvier, dont une série qui a été diffusée sur France Culture en 2001. Est-ce que ces archives sont accessibles au public ? Quel était le contenu de ces émissions ? J'ai interviewé quelquefois
Bouvier. Après sa mort, j'ai fait une série de
cinq émissions sur lui. Je les ai réalisées
en Suisse, à Genève, pour France Culture. Parmi
les interviews, celle d'Eliane, sa femme. Celle de son fils qui
est diamantaire ( Manuel ). Celle du fils de Jean Starobinski,
Pierre Starobinski, qui a beaucoup travaillé avec Bouvier
et monté des expositions sur ses travaux iconographiques.
Des amis genevois de Bouvier, tel le peintre Poulain. Egalement,
la femme du peintre Daniel Vernet. Il était le compagnon
de route de Nicolas, dans L'usage du monde. Il est mort
voici quelques années. Sa femme vit a Montmartre. La plupart
de ces interviews ont été faites en Suisse, dans
la très belle, très émouvante maison d'Eliane
et de Nicolas, à Cologny. Il a parlé de cette maison
dans un beau texte, La chambre rouge. J'ai interrogé
aussi Lacarrière, Jacques Meunier. - Quelle image gardez-vous de lui ? Son image ? Un mot vague , le « charme » . Quelque chose de juvénile, presque d'enfantin. Je pense qu'adolescent, il devait être un garçon irrésistible, avec espièglerie, tendresse, attention passionnée aux autres, poésie ininterrompue. Humour . Eloquence prodigieuse et sans le moindre effet. Absence définitive de méchanceté, d'envie, d'amertume. - J'ai l'impression que vous avez de nombreux points communs avec Nicolas Bouvier : vous m'apparaissez comme des dévoreurs de kilomètres et de livres, mais aussi de formidables touche à tout, doués d'une immense culture. A cela s'ajoute une certaine lenteur, pleinement assumée chez Bouvier, et qui, chez vous, se traduit par la publication de votre premier roman à l'âge de ... 63 ans. Est-ce que, comme lui, vous êtes lent et besogneux, remettant cent fois votre ouvrage sur votre métier ? J'espère avoir des points communs avec Bouvier mais comment être à la hauteur d'un pareil écrivain ? Autres différences : non. je ne suis pas un « avaleur de kilomètres ». On dit cela de moi et je passe mon temps à dire le contraire. J'ai voyagé moins que nos contemporains qui ont tous la bougeotte. Le Brésil, l'Islande , quelques pays mais à peu près pas l'Europe. Et toujours j'ai voyagé pour raisons professionnelles. Un journal m'expédiait ici ou là. Autre différence : je voyage comme tout le monde voyage, avions et hôtels. Bouvier, c'était autre chose. De tous les écrivains voyageurs, il est me semble t il un des seuls qui a voyagé à l'ancienne, en voiture, à pied. Il a démoli son corps. Je suis loin de ce modèle. Petite erreur. Il est vrai que je suis très lent. En revanche, j'ai écrit un premier roman bien avant d'avoir 63 ans. Vers quarante ans me semble-t -il (Un soldat en déroute) .Et puis, j'ai écrit aussi dans ces âges, entre quarante et soixante ans pas mal de récits de voyages, d'essais, d'histoire etc ( Equinoxiales. Les Pirates. Utopies et civilisation). Sur la lenteur, Jean Giono dit à peu près : « Je voudrais que l'on construise des routes conçues exprès pour aller lentement ». France Culture. Bien sûr,
il faut préparer. Rêver. Cela prend du temps. Mais
surtout, je fais chaque jour un article d'actualité politique
ou économique pour un journal brésilien, O Estado
de Sao Paulo. Je travaille dans ce journal, continument, depuis
55 ans. Ces servitudes m'empêchent de me consacrer à
l'écriture de mes livres. Je le regrette un peu mais pas
trop. Mis à part quelques furieux ou quelques génies,
comme Hugo ou Balzac, je crois qu'un écrivain n'a pas
besoin d'écrire plus de 15 ou 20 livres dans toute sa
vie. Ensuite il est vidé, rincé. Il n'a plus rien
dans sa soute. |