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L'association Le Pérégrin
genevois est ravie de vous présenter Hervé Guyader
de l'Université de Bretagne Occidentale (Faculté
Victor Segalen) de Brest, où il prépare une thèse
sur Nicolas Bouvier. Il est également le fondateur et
président de L'Usage
du monde, une toute jeune association brestoise célébrant
la mémoire de cet écrivain genevois. Avec enthousiasme
et constance, Hervé Guyader prépare depuis 3 ans
une série de manifestations culturelles qui se dérouleront
à partir d'avril 2008. Cap sur le Finistère à
la rencontre d'un passionné.

- Depuis quand étudiez-vous l'oeuvre de Nicolas Bouvier ?
C'est en 2004 que je l'ai découvert, à la suite
d'un banal concourt de circonstances.
A la fin de mon année de licence, je cherchais un sujet
pour mon mémoire de maîtrise. Dans un premier temps,
c'était plutôt le théâtre qui m'intéressait
les adaptations à l'opéra et au cinéma
de certaines pièces de Shakespeare, comme Falstaff,
Othello, MacBeth , ou encore l'étude
du thème du vent dans l'oeuvre de Kurosawa, un réalisateur
qui me fascine. Sans doute, quand j'aurai un peu plus de temps,
me pencherai-je sérieusement sur ces questions
Ce n'était en tout cas pas vraiment la littérature
dite de voyage qui m'intéressait à l'époque ;
je ne la connaissais finalement que peu et mal. Et pourtant depuis
douze ans je voyage beaucoup, en Amérique du sud, en Afrique,
et, depuis quelques années, plus particulièrement
en Europe. Les longues marches à pied, sac au dos, et
les nuits passées à la belle étoile, réservent
quelquefois des moments très intenses!
Le déclic est venu, sur le tard pourrait-on dire, grâce
à Didier Labouche, le responsable de Géorama, une
petite maison d'éditions brestoise spécialisée
dans les récits d'aventures et de voyages, avec qui je
collabore de temps en temps. Il y a là toute une fine
équipe de grands voyageurs, des gens qui ont monté
des expéditions de plusieurs mois dans des régions
inhospitalières comme le Turkestan chinois ou la Cordillère
des Andes. Comme Didier se rend chaque année à
Saint-Malo au Festival des Etonnants Voyageurs, j'ai pu grâce
à lui découvrir les noms de Jacques Lacarrière
et de Nicolas Bouvier, dont j'ignorais alors jusqu'à l'existence
(la honte s'abatte sur moi !)
Mon premier lecture de Nicolas Bouvier n'a pas été
L'Usage du monde, mais le Poisson-Scorpion. Ça
a été le coup de foudre immédiat :
cette noirceur, ce désespoir, et en même temps cette
clarté, cette lumière, cette musique des mots,
cette simplicité, cette absence de jugement moral, cette
humanité et ce travail sur les mots, ce mot juste pour
décrire la chose juste, tout concourt à rendre
inoubliable la lecture d'un livre de Nicolas Bouvier.
Un point essentiel également, qui mérite d'être
souligné : quand on lit Bouvier pour la première
fois, on se rend compte qu'il parle sans cesse de lui, à
chaque page. Mais quand on referme ses livres, que connaît-on
vraiment de lui ? Presque rien en fait : pour le lecteur
qui le découvre, Nicolas Bouvier reste finalement
assez mystérieux. Gilles Lapouge, qui l'a bien connu,
dit quelque chose de très juste à son sujet : Bouvier
parle de lui, mais c'est pour mieux parler des autres. À
aucun moment, il ne vient « boucher le paysage ».
Cette manière que Bouvier a de s'effacer, de « disparaître »,
alors qu'il est en même temps bien présent, là,
ici et maintenant, attentif aux êtres et à l'instant,
tout cela tient du génie je crois. C'est en tout cas une
attitude fondamentale propre aux très grands poètes,
que l'on retrouve chez Philippe Jaccottet par exemple.
- Pourriez-vous nous dire en quelques mots quel est le thème
principal de votre thèse ?
Oui, cela tourne autour de l'aspect poétique et sacré
de Nicolas Bouvier : sa vie, ses voyages, son oeuvre, et
ce souci constant qu'il a de mieux habiter le monde.
- Vous avez fondé en 2007 L'Usage du monde. Quels sont
les objectifs de cette association ?
Elle a bien sûr pour but d'aider à faire connaître
la vie et l'oeuvre de Nicolas Bouvier. Nous commencerons d'abord
par tous ces événements qui lui sont consacrés
entre avril et juin 2008, et que j'aborderai plus loin, si vous
le voulez bien. Ce sera le fruit d'un gros travail, entrepris
de façon un peu solitaire, en « free lance »
pourrait-on dire, depuis bientôt 3 ans. Je suis vraiment
heureux que des gens soient venus me soutenir quand l'idée
a été lancée de créer une association.
Je tiens d'ailleurs à remercier vivement Mme Eliane Bouvier
de m'avoir accordé l'autorisation de donner ce nom à
l'association ; j'en profite pour préciser que Mme
Bouvier se déplacera à Brest en avril.
- Vous vous êtes engagés dans une entreprise
considérable : l'organisation de nombreuses manifestations
autour de l'uvre de Nicolas Bouvier. Vous avez su convaincre
la ville, le département, l'Université, de vous
suivre. Dans quel état d'esprit êtes-vous quelques
mois avant l'ouverture officielle de cet événement ?
Pour l'instant, je ne m'en rends pas trop compte dans la mesure
où les 1001 taches concernant l'organisation et la communication
accaparent une très grande partie de mon temps et empiètent
quelque peu sur celui consacré à la réflexion
et à l'écriture. J'imagine que je serai un tout
petit peu moins serein à l'approche du jour J !
- Pourriez-vous nous détailler le programme que vous
avez préparé ?
· En quelques mots, il y aura à la Bibliothèque
municipale de Brest, du 4 avril au 4 juillet 2008, une exposition
intitulée Nicolas Bouvier et la musique, de
Genève à Tokyo. Partitions d'une vie. Elle
va présenter la vie de Nicolas Bouvier à travers
l'angle de la musique. C'est un thème qui n'a, je crois,
jamais été abordé. Cette exposition accueillera
des photographies de Nicolas Bouvier, prêtées par
le Musée de L'Elysée de Lausanne : la plupart
sont inédites. On y verra notamment des photos prises
au cours de voyages dont Bouvier n'a jamais parlé
Bali, Thaïlande, Indonésie , et qui représentent
des musiciens, des gamelans, des orchestres, des ballets,
ainsi que des autoportraits. Il y aura également des documents
manuscrits et tapuscrits prêtés par la Bibliothèque
de Genève (carnets de voyage, partitions, lettres), qui
dévoilent un Nicolas Bouvier intime, mélomane,
musicien.
Un livre sur ce thème de la musique, L'Oreille
du voyageur. Nicolas Bouvier de Genève à Tokyo,
est paru chez Zoé. En plus des fac-simile et des
photographies, ce livre propose des analyses de critiques littéraires
et de musicologues. Par ailleurs, un CD est inclus dans le livre.
Dans un entretien qu'il a accordé en 1996, Bouvier évoque
son amour de la chanson française, des musiques du monde,
du jazz, et de la musique classique ; dans un autre entretien
datant de 1976, Bouvier parle des musiques japonaises. C'est
très intéressant et très émouvant
d'écouter ces deux interviews réalisées
par la Radio Suisse romande à 20 ans d'intervalle :
le timbre de voix, l'élocution, la recherche des images,
tout est différent.
· Un colloque international, Nicolas Bouvier :
espace et écriture, se tiendra à Brest, Faculté
Segalen, les 4 et 5 avril 2008. Des universitaires (littératures
française et japonaise, et anthropologie), mais aussi
des voyageurs, des romanciers, un photographe, et des proches
de Nicolas Bouvier, vont s'exprimer à cette occasion.
Je suis notamment très heureux de pouvoir accueillir Ingrid
Thobois et Frédéric Lecloux, qui ont fait le voyage
de L'Usage du monde. Ils font tous deux partie de cette
petite confrérie de voyageurs qu'Eliane Bouvier appelle
avec affection « les enfants de Nicolas ».
Au cours de ce colloque, quelques moments seront consacrés
à la musique, à la lecture de poèmes, à
la diffusion d'un petit film, etc. Cela permettra de casser un
peu le rythme propre à tous les colloques !
Les actes du colloque seront coédités par le Centre
de correspondances et des journaux intimes des écrivains
des XIXe et XXe siècle, et par les éditions Zoé,
de manière à fédérer le plus large
public possible.
· Une pièce de théâtre, connivences
secrètes, sera créée le 3 avril 2008,
en manière d'introduction au colloque, à la Faculté
Segalen. C'est Valery Rybakov, un représentant du théâtre
russe nouvellement installé à Brest, qui met en
scène cette pièce. L'idée est de travailler
à partir des photographies de Nicolas Bouvier et de proposer
un spectacle onirique, poétique, sur l'imaginaire du voyage
selon Bouvier. Dans ce spectacle, la photographie tient une place
essentielle, mais également la musique, la danse, le mime,
etc.
· Un spectacle de musique, Firanghi, proposé
par le groupe Khareji (étranger en perse)
aura lieu au Vauban le 6 juin 2008 à Brest. Ce groupe
est parti sur les traces musicales de Bouvier et s'est enrichi,
au cours de son périple, de musiciens rencontrés
en cours de route.
- Tous les amoureux de Nicolas Bouvier ont donc rendez-vous
ce printemps à Brest. Quel message souhaiteriez-vous leur
faire passer pour les inciter à venir vous rendre visite ?
Vous savez, Brest est une ville naturellement tournée
sur le grand dehors, avec sa rade et son grand rassemblement
de vieux gréements qui a lieu tous les 4 ans, comme les
Jeux Olympiques ! 2008 sera pour Brest l'année de
ce rassemblement, ainsi que celle du départ du Tour de
France et de Nicolas Bouvier, un écrivain dans la lignée
de Montaigne et des grands humanistes, avec son ouverture aux
autres, sa générosité, son attention accordée
aux mille petites peines et joies de notre existence, aux beautés
du monde, ainsi qu'aux marginaux et aux démunis dont
il a dressé de si beaux portraits : je crois que Nicolas
Bouvier fait partie de ces génies dont notre époque
a tant besoin et qui contribuent à rendre notre vie un
peu meilleure, un peu plus humaine aussi.
© Le pérégrin
genevois, Mars 2007, tous droits de reproduction interdits.
Pendant trente ans j'ai été
iconographe. L'iconographe n'est pas, comme une éthymologie
trompeuse pourrait le suggérer, un peintre d'icones. L'iconographe
recherche des images qu'une clientèle variée -
érudits, éditeurs, rédacteurs de magazines,
graphistes, peintres d'enseignes, farceurs de toute nature -
lui demande, et qui ce faisant en trouve de plus belles, cocasses,
singulières qu'on ne lui demandait pas.
Cette activité s'excerce dans les grands et les petits
musées, les bibliothèques, librairies anciennes,
chez les collectionneurs de manuscrits et grimoires, devant des
murs de fermes historiés de « poya »,
des pissoirs où nos voeux les plus candides se libèrent
en graffiti naïfs, devant de petits objets peints à
motifs tels qu'éventails, tabatières, boîtes
à cachous, fourneaux de pipes, dans les églises
à ex-voto, dans la boutique des tatoueurs professionnels
qui officient entre Copenhague et Hong-Kong, sans parler des
timbres-poste ou des dessins d'enfants. Partout où est
l'image il doit être aussi.
Nicolas Bouvier, L'Echappée
belle, Editions Métropolis, 1996.
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