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Éric Rechsteiner est un photographe
français indépendant installé au Japon depuis
1997. Il travaille pour la presse nippone (Sunday Mainichi, Chuokoron,
Asahi weekly). En 2005, il publie un ouvrage réunissant
des morceaux choisis de l'oeuvre de Nicolas Bouvier et ses images
prises sur les traces du voyage réalisé par l'écrivain
dans les années 1950 entre les Balkans et le Japon. (Indigo
Street, sur les routes de Nicolas Bouvier - 2005, Éditions
de la Boussole, avec une préface de Gilles Lapouge).
L'association le pérégrin genevois l'a convié
à exposer quelques uns de ses clichés dans la librairie
Gaia-Store (Grenoble, du 15 avril au 15 mai 2005). Plus récemment,
Eric Rechsteiner a été invité à participer
aux Rencontres Photographiques de Saint Julien en Genevois (1
et 2 octobre 2005). Le pérégrin genevois est allé
à la rencontre de ce photographe passionné par
l'oeuvre de Nicolas Bouvier. Propos recueillis par Alexandre
Bouron, novembre 2005.

-
Pourriez-vous nous dire dans quelles circonstances vous avez
découvert l'oeuvre de Nicolas Bouvier ?
Parmi les livres que j'avais emportés lors de mon tout
premier voyage au japon - en 1989 se trouvaient le très
convenu «Empire des Signes » de Roland Barthes, une
méthode de langue du style "le japonais sans peine"
et « Chronique japonaise » de Nicolas Bouvier qui
venait d'être publié par les éditions Payot
- Vous avez refait le voyage
accompli par Nicolas Bouvier dans les années 1950, entre
Geneve et Tokyo. A quand remonte ce projet ?
Le hasard a fait que j'habite à Tokyo pas très
loin de Araki-cho, le quartier où Nicolas Bouvier s'était
installé lors de son premier séjour au Japon. Il
décrit ce quartier dans « Chronique japonaise »
et évoque la vie quotidienne des artisans, des prostituées,
des gens de peu au milieu desquels il vivait. J'ai commencé
par arpenter ce coin de Tokyo - qui par chance n'a pas été
complètement détruit pour photographier ce
qui dans la ville moderne me semblait faire écho aux textes
de l'écrivain. J'ai ensuite eu envie de poursuivre l'expérience
dans d'autres endroits du monde.
-
Je crois que vous avez fractionné ce voyage en plusieurs
étapes. Pourriez-vous nous dire comment vous avez procédé
?
Bien que beaucoup s'y risquent chaque année, il est assez
compliqué de refaire exactement dans les mêmes conditions,
de Suisse en Afghanistan, la route de "l'Usage du monde",
puis de poursuivre via l'Inde et Sri Lanka jusqu'au Japon.
Pour des questions de visa par exemple, il serait de nos jours
impossible d'hiverner pendant sept mois à Tabriz comme
Nicolas Bouvier et Thierry Vernet l'avaient fait en 1953-54.
J'ai donc en effet choisi de suivre ces chemins de façon
erratique, au gré de mes différents voyages: un
séjour à Paris pour filer dans les Balkans, un
reportage en Thailande pour poursuivre jusqu'à Sri Lanka,
etc..
- Pour refaire le voyage
décrit dans l'Usage du Monde, disposiez-vous de sources
documentaires particulières ou vous êtes-vous uniquement
servi des
indications fournies par Nicolas Bouvier dans son texte ?
Il suffit de relire avec attention les textes de Nicolas Bouvier
pour constater qu'il fait très souvent preuve d'une grande
précision géographique. Ces indications - et tout
de même le goût poussé du jeu de piste - permettent
en fait de retrouver la plupart des lieux évoqués
dans ses récits.
- L'un des moments forts
de votre voyage a été votre séjour à
Ceylan. Vous avez retrouvé la chambre où a séjourné
Nicolas Bouvier et décrite dans le
Poisson-scorpion (Folio 2842, Gallimard). Qu'avez-vous ressenti
en la découvrant ?
Nicolas Bouvier m'a tout de même bien facilité la
tâche: l'adresse exacte figure en effet en gros caractères
dans un chapitre du Poisson-Scorpion Ce qui est très émouvant
c'est que cinquante ans après le séjour du genevois
ces lieux sont inchangés et correspondent mot pour mot
à sa description, les bestioles en moins. Il y règne
encore je trouve une bien étrange atmosphère.
- Pourquoi avoir retenu
le titre de Indigo Street ? Est-ce parce que ce séjour
à Ceylan est une période de la vie de Bouvier qui
vous a particulièrement marquée ?
Dans le Poisson-Scorpion Bouvier écrit: "Indigo Street
qui va du phare au Bastion d'Éole est la rue la plus ancienne
du fort. Ma rue, car elle débouche sur la mer juste à
côté de l'auberge, celle où j'ai mes habitudes
et mes lieux et, d'une certaine façon - bien que je n'y
aie guère été heureux -, la plus belle et
la plus folle de ma futile existence." Lisant ces très
belles lignes je rêvais d'aller photographier cette "rue
Indigo" et c'est en fait une fois à Sri Lanka que
j'ai découvert qu'elle n'existait pas dans la réalité,
qu'elle était le fruit de l'imagination de l'écrivain.
J'aime beaucoup cette manière de présenter comme
la plus belle de son existence une rue en fait rêvée
et reconstituée à partir d'éléments
bien réels du fort de Galle.
- Je sais que vous connaissez
admirablement bien toute l'oeuvre de Nicolas Bouvier. Vous êtes
notamment sensible à sa poésie. Des divers textes
regroupés dans Le dehors et le dedans (éd.
Zoé) quel est celui qui vous touche le plus ?
Je place en effet les poèmes de Bouvier dans mon petit
panthéon personnel aux côtés de Mallarmé
ou Apollinaire et regrette que l'on réduise souvent l'écrivain
genevois à un seul récit, à un seul voyage.
J'aime particulièrement ses derniers poèmes, ceux
qui évoquent la maladie et la mort: je trouve par exemple
« Morte saison » tout à fait bouleversant.
- Nicolas Bouvier a
séjourné à plusieurs reprises au Japon,
dans les années 1950 puis 60. De quelle image jouit-il
aujourd'hui auprès des Japonais ? Je
suppose que son nom n'est connu que d'un petit cercle d'initiés
?
Oui malheureusement, seulement d'un tout petit cercle. «
Chronique japonaise » a pourtant été traduit
en japonais - il y a plus de 10 ans maintenant - mais n'a été
distribué que de façon très confidentielle.
Je travaille justement en ce moment, aux côtés du
traducteur Kei Takahashi, à une version japonaise de ce
livre « Indigo Street » dans l'espoir de pouvoir
offrir aux lecteurs japonais une nouvelle chance de lire (ne
serait-ce que sous la forme de morceaux choisis) un auteur qui
avait beaucoup aimé leur pays.
- Qu'auriez-vous aimé
dire à Nicolas Bouvier ?
Oh, je n'aurais pas eu grand chose d'intéressant à
lui dire mais j'aurais par contre beaucoup aimé l'écouter,
on m'a souvent dit qu'il était un formidable conteur qui
savait captiver son auditoire en mettant sa voix suave au service
de sa très vaste culture.
© Le pérégrin
genevois, Novembre 2005, tous droits de reproduction interdits.
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