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Je n'ai presque rien écrit sur mon enfance, et je ne pourrais vous dire si je l'ai vraiment aimée. D'incessants voyages, entrepris dès l'âge de quinze ans peut-être justement pour m'en sortir et dont certains (pas tous) demandaient avec insistance à être racontés m'ont soustrait à cette malédiction du plumier natal. (1) Quand je suis né, ma mère avait déjà trente cinq ans. Je n'aurais pas dû naître, parce qu'elle avait des problèmes de thyroïde et on lui avait interdit d'avoir un troisième enfant. Apparemment on m'a tapé dessus pour lui faire éviter cette grossesse, avec les moyens du bord, qui n'étaient pas très efficaces puisque je suis là pour en parler. Je suis né assez chétif et rabougri, à la campagne, au Grand-Lancy, un village [près de Genève] où il y avait des chevaux de trait. J'ai fait l'école buissonnière avec des gamins de paysans qui se fourraient les dix doigts dans le nez et j'ai souvent été rossé par des types plus costauds que moi. J'allais jouer au préau de l'école voisine avec de petits costauds tout rouges qui s'enculaient dans les haies et me lançaient des cailloux. C'était un peu la guerre des boutons. Pour des raisons de convenance, [ma mère] me faisait porter des vêtements hideux. Nous étions fagotés d'une façon qui faisait pouffer les copains. Nous portions des golfs grotesques, en général dans des tissus qui grattaient. Entre sept et neuf ans, j'ai passé deux années les mains attachées la nuit dans des moufles, parce qu'un connard de toubib avait dit à mère que la masturbation rendait sourd. Comme elle ne savait pas ce que c'était, ni quand ça commençait, si je suçais mon pouce c'était suspect. Quant à moi, je ne comprenais rien à cette armure dans laquelle on m'enfermait. J'ai d'ailleurs appris à en défaire les ficelles et à retrouver ma liberté. C'était le soir, elle venait nous dire nos prières, nous embrassait sur le front, dévissait les ampoules, les emportait et nous laissait dans le noir. Cette éducation si rigoureuse a fait de moi, à l'époque, un menteur accompli. (2) (1) : La guerre à huit ans, Nicolas Bouvier, éditions Zoé, 1999 ; (2) phrases extraites de Routes et déroutes, Nicolas Bouvier, éditions Métropolis, 1992.
"Nicolas Bouvier est l'un de ces écrivains dont on prononce le nom en sourdine de peur que trop de fracas autour de lui ne l'incite à se taire. Chacun de ses livres est une météorite qui, après une longue traversée d'espaces, vient réchauffer l'atmosphère". (1) "Il écrivait peu, et lentement. La lenteur, revendiquée, était son luxe et le prix à payer d'une écriture épurée à l'extrême". (2) "Mais il y a plus lent que Nicolas Bouvier et que les frères Polo. Il y a les as de la critique littéraire française qui ont réfléchi trente années avant de découvrir que ce Suisse en balade est l'un des grands écrivains de son temps". (3) Puisqu'il faut des années à Nicolas Bouvier pour accoucher d'un livre (10 ans pour L'Usage du monde ; plus de 20 ans pour Le poisson scorpion), il est obligé d'exercer plusieurs activités. "C'est ainsi que pour survivre, au Japon, il devint photographe. Avec plaisir. Mais trop lent pour jouer au paparazzo, il dut s'inventer un troisième métier : iconographe, chercheur d'images pour les éditeurs et les magazines. Ce métier le mettait en joie. Voyageur, mais fils de bibliothécaire et historien de formation, il adorait fureter dans les musées, les bibliothèques, les cabinets d'estampes (...)". (2) (1) André Rollin, Le Canard Enchaîné du 27 novembre 1996. (2) Michel Le Bris, Animan, Mars-Avril 1999, n°72. (3) Gilles Lapouge, La Quinzaine littéraire. Cette phrase figure sur la quatrième de couverture de L'Echappée belle, ed. Métropolis. L'Usage du monde est l'un des plus beaux textes de Nicolas Bouvier. Il s'agit d'un récit relatant un voyage effectué en 1953-1954 entre Genève, ville natale de l'auteur, et le Khyber Pass, en Inde. Dans un numéro d'Animan (Mars-Avril 1999), Michel Le Bris raconte qu'il a découvert cet ouvrage par hasard "chez un soldeur des bords de Seine, vers la fin des années soixante. (...) Ce n'est rien de dire que le livre, alors, n'avait pas rencontré le succès : il n'avait tout simplement pas été lu. (...) Et presque trente ans plus tard, je continue à le tenir pour un des chefs-d'oeuvre de ce siècle (...)". La ré-édition de la plupart de ses oeuvres (plus quelques textes inédits) par les éditions Gallimard (coll. Quarto, mai 2004) a été unaniment saluée par la critique (1). Le Monde Littéraire du 22 juilet (2004) a d'ailleurs consacré sa une à cet évènement, publiant un article de Jacques Lacarrière intitulé Nicolas Bouvier ou les chants du monde. Nicolas Bouvier est né le 6 mars 1929 et est décédé le 17 février 1998. (1) : Télérama, 8 juillet 2004; Libération ; 1 juillet 2004 ; Lire, juin 2004 ; Le Temps, juin 2004 ; Le Magazine Littéraire, juin 2004, n°432 ; L'Express, 24 mai 2004 ... |